Samedi 30 janvier 2010 6 30 /01 /2010 16:38

Il y a soixante cinq ans se sont ouvertes, enfin, les portes d’un enfer où tant de compagnons sont morts après d’atroces souffrances, morts sans sépulture, morts que personne ne pleure car personne ne leur a survécu.

Soixante cinq ans ! C’est long soixante cinq ans, tu sais, mais à la fois c’est si court puisque le souvenir de tout ce que nous avons vécu là-bas, à Auschwitz, ne nous quitte jamais ! Tout ce qui maintenant est décrit dans les livres et appartient au passé, est notre présent quotidien. Si apparemment nous sommes tous redevenus des êtres normaux, nous ne le sommes que pour les autres car notre cœur ne cesse de saigner. Nos souffrances se sont un peu cicatrisées, mais la cicatrice qu’elles ont laissée reste pour nous si visible qu’elle nous fait encore bien mal, saigne souvent et même parfois pleure de grosses larmes de sang

C’est long, tu sais, soixante cinq ans, mais c’est si court quand on les vit toujours là-bas, en Haute Silésie où il faisait si froid.

Tu fus peut-être, toi qui m’entends, parmi ceux qui, à notre retour nous regardaient sans nous voir, nous entendaient sans nous écouter, n’avaient d’attention que pour les anciens résistants puisque pour toi nous n’étions que des « victimes civiles ». Certes nous n’avions pas, comme eux, combattu le nazisme, mais comme eux nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avions tous tellement faim que nous marchions courbés comme des vieillards pour comprimer nos corps qui nous faisaient souffrir ; nous avions tous tellement froid avec nos vêtements légers de bagnard, que le vent qui soufflait tout le temps, nous glaçait jusqu’aux os ; nous avions tous tellement peur de la bestialité des SS et des kapos pour qui nous n’étions que des « stucks », des morceaux, que des sous-hommes, des « untermunshen », avec comme destin commun, celui de mourir après deux mois de ce régime innommable, ou de périr asphyxiés par le Zyclon B, dans une de leurs chambres à gaz.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avons tous vu des corps souffrir, nous avons vu des corps mourir. Nous avons vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort ou tuer, comme cela, pour s’occuper. Nous avons vu la bête, que certains hommes portent en eux, se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire, en toute impunité. Nous avons vu l’insoutenable. Nous avons vu l’incommunicable. Nous avons vu l’horreur. Nous avons vu l’épouvante. Nous avons même vu les yeux de la mort.

Là-bas nous étions tous les mêmes, tu sais et si certains d’entre nous ont été dès le retour, quelque peu oubliés, tout cela, maintenant, appartient au passé et nous pouvons enfin, d’une même voix, transmettre au monde notre message :

- Nous, anciens déportés des camps de concentration et d’extermination nazis, nous que l’organisation fasciste a piétinés, bafoués, humiliés, torturés, par l’espérance qui nous habitait - nous avons appris la valeur de la vie.

- Nous, que cette force aveugle, implacable, a voulu détruire en nous atteignant dans notre dignité, en souffrant mille morts - nous avons appris que l’intolérance animée par la haine poussée jusqu’à son paroxysme, pouvait ne connaître aucune limite.

- Nous qui avons été battus par la lâcheté de certains hommes rivalisant de violence devant les SS qui regardaient le spectacle avec indifférence ou perversité - nous avons appris la valeur de l’honneur.

- Nous qui étions entourés de pauvres malheureux, qui comme nous étaient faméliques à force d’avoir faim, morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, êtres aux mêmes visages, aux mêmes regards, aux yeux sans expression enfoncés bien loin dans leurs orbites, qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles - nous avons appris la valeur de l’amour.

- Nous qui avons assisté à la sinistre pendaison de nombreux compagnons - nous avons appris à vivre dans la douleur, leur détresse comme si elle était nôtre.

- Nous qui fumes témoins de la mort injuste de ceux qui étaient martyrisés non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, - nous avons appris à combattre le racisme et l’antisémitisme partout où il se terre, partout où il se cache.

- Nous qui partagions le martyr de tous ces résistants glorieux et souvent anonymes, de ceux qui avaient choisi de combattre l’arbitraire en sacrifiant leur vie pour le bonheur des autres - nous avons appris à lutter contre tous les totalitarismes.

- Nous pour qui chaque minute gagnée était une victoire pour la vie - nous avons appris le sens du combat et de la lutte pour la liberté.

- Nous qui ne parvenons pas à chasser définitivement de notre mémoire, malgré tous nos efforts, les images de l’enfer concentrationnaire - nous connaissons la force et les ravages de l’innommable barbarie.

- Nous qui supportions plus facilement notre propre souffrance que la souffrance des autres - nous avons appris la valeur de la fraternité.

- Nous, que l’idéologie nazie voulait déshumaniser en nous interdisant le simple droit de vivre, le simple droit d’exister, nous avons vaincu les bourreaux en glorifiant la vie.

- Nous tous, anciens déportés, qui en 1945, lors du retour des camps de la mort espérions pour nos enfants une vie exempte de barbelés, nous tremblons pour l’avenir de l’humanité devant le nombre sans cesse grandissant de miradors qui, comme des champignons vénéneux, poussent partout dans le monde.

Ayant appris la valeur de la vie qui doit être toujours plus forte que la mort, le danger des certitudes générant tous les fanatismes, le sens de la liberté et de la compassion pour tous ceux qui souffrent, le respect de la dignité que chacun doit à tous, seraient-ils nos plus grands ennemis, ayant appris la vertu de l’espérance, l’importance enfin de tous les êtres humains quels que soient leur culture, leur croyance et leur lieu d’origine, les anciens déportés des bagnes nazis, forts de leur expérience de vie, implorent tous les êtres de bonne volonté de se lever pour que tous ensemble, avec notre bâton de pèlerin comme seule arme et comme viatique, l’Amour de l’humanité, nous menions une chasse sans faiblesse à l’intolérance, au rejet de l’Autre du seul fait de sa croyance religieuse ou du lieu de son origine, pour venir un jour à bout de l’obscurantisme, du dogmatisme, de la violence et de la haine.

Bien que souvent tu hésites devant le chemin à prendre, bien que parfois tu t’aventures sur des routes dont la dangerosité nous inquiète, bien qu’il t’arrive de prêter une oreille complaisante au chant des sirènes de la violence et de la haine, ce message est pour toi, jeunesse sacrée, porteuse d’espérance, créatrice de la réalité de demain. Nos espoirs et nos rêves, maintenant t’appartiennent.

Dans peu d’années, nous tous, nous ne survivrons plus que dans le souvenir de ceux qui nous auront aimés et nous ne pourrons plus te prendre par la main pour t’aider à marcher en guidant tes pas hésitants. Tu seras seul, mon jeune ami, pour découvrir ta voie. Puisse faire ton destin qu’elle soit dans l’éthique de tout ce que nous aurions aimé avoir encore le temps de t’expliquer

Que tu deviennes ouvrier, ingénieur, membre d’une profession libérale ou éducateur de jeunes enfants, ta vie se construira sur le passé des hommes, sur celui des morts sous la mitraille ou dans les chambres à gaz, sur celui de ceux qui ont sacrifié leur futur pour le bénéfice de ton présent, pour que tu aies le bonheur de vivre dans un monde de tolérance et de liberté. Héritière de ce passé tu devras le restituer à ceux qui te succéderont afin que notre petite planète sur laquelle il pourrait faire si bon vivre, puisse un jour devenir la Terre des Hommes

Sam Braun

Pour l’Union des Déportes d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie

Hôtel de Ville de Paris - 24 janvier 2010

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /2010 20:39

Il fut retrouvé, peu de temps après coupé en trois morceaux, mais quand nous avons appris le vol du fronton du portail d'Auschwitz, toutes les images du camp, une fois de plus, se sont imposées à nous et nous avons été nombreux, devant la profanation de ce symbole devenu sacré car gardien de l'entrée d'un immense cimetière, sans pierre tombale, sans sépulture, sans linceul, nous avons été nombreux à l'avoir vécu comme une espèce de viol.

Viol de la mémoire de ceux qui tous les jours rêvaient de la liberté, si lointaine, là-bas, de l'autre côté du fronton et essayaient de survivre malgré l'inhumanité et la barbarie, la violence et l'indicible ; viol de tous les martyrs qui n'ont franchi le portail qu'une seule fois, puisque leurs assassins les attendaient près d'une fausse salle de douche ; viol de nos familles qui ont été décimées, de tous ceux qui n'ont laissé personne derrière eux et dont le nom s'est éteint, alors que s'allumaient les fours crématoires ; viol de tous les enfants dont le sourire était la seule arme.

Certes, nous n'avons pas été les seuls à être indignés par cette profanation, mais ceux qui le furent n'ont pas été meurtris dans leur chair comme nous l'avons été nous-mêmes, car ils n'étaient pas là-bas durant les années noires.

"Le travail c'est la Liberté", dit en allemand le fronton, mais sous le joug nazi notre travail c'était le bagne, notre liberté les chambres à gaz et c'est parce que nous avons souffert là-bas mille morts que ce vol a ravivé nos plaies mal cicatrisées.

Car quoi que nous fassions, quelle que soit la qualité et la réussite de notre résilience, nous serons toujours des survivants même si nous donnons, parfois, l'illusion d'être des vivants comme les autres

"L'arrêt de la maltraitance n'est pas la fin du problème" a écrit Boris Cyrulnic.

De l'extérieur, souvent, rien ne parait, comme si nous avions abandonné au vestiaire de notre passé, les faits innommables auxquels nous avons assisté et dont nous fûmes, bien souvent les sujets ; la violence qui nous entourait et la faim, cette faim permanente et douloureuse, Même s'il n'en parait pas, nos souvenirs, lovés dans un coin de notre mémoire, ne sont jamais bien loin puisqu'il suffit de peu de chose pour les faire resurgir. Une image, un bruit, une odeur et ils arrivent en foule dans une bousculade infernale laissant toujours les plus cruels prendre les premières places.

L'insupportable survie au camp et la folle Marche de la Mort, nous visitent bien souvent et revivent en nous, même si avec le temps, l'intensité de la douleur s'est un peu émoussée.

Malgré notre volonté de rendre notre mémoire d'Auschwitz moins corrosive en nous intégrant dans un monde normal ; malgré nos efforts pour cultiver le paraitre afin de masquer l'être intime, parfois trop douloureux, les 65 années passées n'ont pas réussi à faire de nous, tout à fait des vivants comme les autres.

Dans ce monde inégalitaire il y a des vivants qui le sont différemment des autres, nous sommes de ceux-là.

Quelle que soit la vie que nous avons menée après la Shoah et la famille que nous avons créée ou reconstituée, quelle que soit notre réussite sociale, nous n'avons jamais été véritablement libérés du Lager, comme l'appelait Primo Lévi et nous nous réveillons parfois en sueur, après un cauchemar qui a fait revivre le camp.

Force est de constater que nous ne sommes pas des vivants tout à fait comme les autres.

Pour Nathalie Zajde, nous revivons fréquemment l'inimaginable Shoah et l'assassinat systématique des Tziganes, parce que dans les sociétés actuelles, telle une déferlante universelle, apparaissent des épurations semblables à celles que nous avons connues.

Mais il y a d'autres raisons. Si nous sommes et resterons toujours des survivants parmi les vivants, c'est aussi parce que nous avons été jetés sur une autre planète, là où régnaient en maître l'iniquité, la brutalité et où la mort était devenue familière.

Comment chasser de notre mémoire les appels qui duraient si longtemps alors que nous restions debout, sans bouger, dans le froid et le vent glacial ; comment oublier les "visites des musulmans", comme ils disaient, au cours desquelles la mort nous attendait pour nous donner rendez-vous ; comment éliminer de notre mémoire les morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp et qui marchaient pliés en deux comme s'ils étaient en prière ; nous ne  pouvons pas les oublier, car nous étions ces morts-vivants !! Comme eux nous marchions courbés par la faim et la fatigue, comme eux nous étions glacés l'hiver dans nos vêtements trop légers, comme eux nous protégions jalousement notre gamelle pour éviter que nous soit volée le peu de soupe infâme qu'ils nous donnaient pour subsister.

Nous étions effectivement sur une autre planète quand, le 18 janvier 1945, gardés par les SS et les chiens, quittant le camp pour la dernière fois, nous sommes partis en exode qui deviendra très vite, une effroyable Marche de la Mort. Marche hallucinante vers nulle part.

La victoire qui leur échappait, décuplait la violence des SS.

Au camp nous avions connu la folie, là, nous étions en pleine démence

Le nombre de compagnons assassinés augmentait sans cesse et leurs cadavres, laissés sur le bord de la route jalonnaient notre passage. Parfois, celui à côté duquel nous marchions depuis des heures, ne pouvant plus avancer, s'affaissait sur la route et mourant était bousculé, presque piétiné par ceux qui suivaient et qui ne l'avaient pas vu. Je ne peux chasser de ma mémoire le jour où ils nous ont entassés sur des wagons de marchandises et demeure encore horrifié par tous les morts ........ou presque morts, sur lesquels nous nous sommes affalés tellement nous étions épuisés.

Toutes ces morts injustes sont souvent présentes dans notre mémoire et surgissent sans crier gare

Même si nous avons essayé de vivre afin de pouvoir un jour exister, nous restons habités par tout ce que nous avons vu et vécu là-bas, car on n'est pas indemne d'un passé indicible !!

Mais il y a aussi une autre raison à notre état de survivants : nous avons maintenant conscience d'être les derniers témoins à pouvoir dire "j'y étais et j'ai vu". Alors que les truqueurs, les maquilleurs de la réalité, révisionnistes et négationnistes se renouvellent de génération en génération comme toutes les mauvaises herbes, nous qui sommes les derniers à pouvoir faire revivre nos morts, nous nous demandons sans cesse si nous avons suffisamment œuvré pour que la véritable Histoire puisse ne jamais être réécrite au bénéfice d'odieux mensonges. Avons-nous suffisamment contribué à l'indispensable "travail de mémoire" ?

Chaque fois que nous rencontrons des adolescents pour parler des dangers de tous les extrémismes et que nous décrivons les actes de barbarie auxquels nous avons assisté ; chaque fois que nous expliquons où peuvent mener le fanatisme et la haine, le racisme et l'antisémitisme et que nous faisons revivre les étapes choisies pas les SS pour nous déshumaniser, même si nous le faisons avec modération ; chaque fois qu'à la fin de nos interventions ils nous demandent de leur montrer le numéro matricule tatoué sur notre bras gauche, chaque fois nous nous retrouvons à Auschwitz et vivons à nouveau ce que nous leur décrivons.

Alors, mes amis, acceptons ce fait inéluctable d'être des survivants parmi les vivants, acceptons de faire revivre nos familles et tous les martyrs anonymes que nous avons laissés là-bas, acceptons même nos cauchemars et les moments de la journée où tout nous revient comme une vague déferlante, acceptons tout cela, mais poursuivons inlassablement notre "travail de mémoire" pour donner du sens aux peu d'années qui nous restent.

(Témoignage fait à l'Hôtel de Ville de Paris le 24 janvier 2010, lors de la Commémoration du 65ème anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz)

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /2009 10:18

Précédemment j’avais écrit sur mon Blog quelques réflexions sur le Temps en opposant celui-ci à la vieillesse. J’avais écrit notamment :

 « Le Temps n’est-il pas plutôt mesurable par la perception individuelle de chacun ? Ce « temps subjectif », éminemment variable chez chaque individu, et pour un même sujet différent d’un instant à un autre, répond alors à une espèce d’horloge psychologique qui se dérèglerait à tous moments. Certaines minutes sont des éternités, et d’autres sont si courtes que leur brièveté laisse un goût d’amertume et d’insatisfaction ».


Il manquait alors quelque chose d’important à ces cogitations. Ce quelque chose était tout simplement l’humour.


Partagez donc avec moi cette histoire illustrant la relativité du Temps. Je l’emprunte au livre de Daniel Cathcart et Daniel Klein : « Platon et son ornithorynque entrent dans un bar », édité au Seuil et que je viens de lire avec un sourire ponctuant chaque page, parfois même un rire aux éclats.


«  Un homme est en train de prier le Seigneur. « Mon Dieu », dit-il, « je voudrai vous poser une question ».

Le Seigneur répond « Pas de problème, vas-y ».

« Seigneur est-il vrai qu’un million d’années est pour vous une seconde ? »

« Oui, c’est vrai. »

« Bon, alors, un million d’euros, c’est quoi, pour vous ? »

« Un million d’euros, c’est pour moi comme un centime. »

« Eh bien, Seigneur, puis-je avoir un centime ? »

« Bien sûr », dit le Seigneur. « Donne-moi une seconde. »


Je ne sais pas si cette petite blague vous fera rire comme elle le fit pour moi lorsque je l’ai lue, mais elle vous donnera une fois de plus le sentiment que la perception du Temps n’est pas objective et que chacun d’entre nous porte sa propre horloge qui, comparée à l’horloge de l’Autre, affiche, à tout instant, un Temps différent.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mercredi 13 mai 2009 3 13 /05 /2009 15:47

Il y a dans la vie des jours fastes, des jours heureux au cours desquels on se dit, sans aucune espèce de morbidité, que l’on peut mourir en paix. Il y a des jours où, sans être parfaitement satisfait du travail accompli puisqu’il n’est jamais totalement abouti, où l’on voit les graines que nous avons semées prendre racine, de jeunes pousses apparaître, sortir de terre et donner de belles plante qui fleuriront et répandront autour d’elles le parfum du message qu’on a voulu transmettre. Il y a des jours fastes, où tout parait simple.

Depuis plus de vingt cinq ans, avec comme viatique tout ce que j’ai appris là-bas, je vais de collèges en lycées pour éveiller les jeunes à l’importance de l’Autre. Et depuis tout ce temps, comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, une obsession me taraude : à quoi sert tout ce qu’avec de nombreux autres rescapés des camps nazis, nous faisons auprès des jeunes ? Avons-nous réussi, dans notre « travail de mémoire » à faire progresser, ne serait-ce que d’un iota, le « vivre ensemble » auquel nous tenons tant ?

Et puis, Laurie, jeune lycéenne, m’a adressé il y a deux jours le message qu’avec son autorisation je vous communique ci-après :

 

Cher Sam,

« Lundi 11 Mai 2009 »  une date que j’attendais depuis trois semaines avec impatience. Cette journée était déjà à l’origine importante à mes yeux, mais elle l’est devenue encore plus depuis l’annonce de votre venue.  C’est aussi la fin de notre projet scolaire, une finalisation de tout ce travail fait pour la mémoire. Et c’est à partir de ce jour que je deviens à part entière un Passeur de Mémoire. Un rôle important à mes yeux. Le temps passe, mais l’Histoire reste. Et il ne faut pas oublier. Ce n’est finalement pas évident d’être Passeur de Mémoire, car il faut trouver les mots justes pour pouvoir parler de la Shoah. Pour pouvoir parler de choses que nous n’avons pas réellement connues, et savoir faire passer un message précis avec cette mémoire.

Si votre rencontre a été celle  qui m’a le plus touchée, c’est parce qu’à travers vos paroles on comprend alors l’importance d’une vie. L’importance de vivre sa vie, et de ressortir toujours plus fort des épreuves. L’expression qui me revient toujours quand je repense à votre intervention est : « Une leçon de vie ». Il n’y a pas plus impressionnant que d’entendre, de la part d’une personne qui a connu la pire des horreurs, que la vie est belle.

Merci pour tout.

 

J’espère tout de même vous revoir bientôt !

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Sitôt ce message reçu je lui ai adressé la réponse suivante :

 

 

Ma chère Laurie,

 

Ta lettre que j'ai lue avec bonheur, m'a beaucoup ému. Elle m'a ému et surtout rassuré sur l'avenir du "travail de mémoire".

Depuis 25 ans j'interviens dans les écoles et je n'ai de cesse de faire que parmi tous les jeunes que je rencontre, nombreux d'entre eux deviennent des "passeurs de mémoire". Pour raconter non seulement ce que fut l'ignominie des camps nazis, mais aussi et surtout pour communiquer autour d'eux ce que nous avons appris là-bas. Certes nous l’avons payé cher mais nous avons appris ce que plusieurs vies mises bout à bout ne nous auraient pas enseigné. Nous avons appris : l'amour de la liberté, le respect de la différence de l’Autre dans la plus totale tolérance, l’amour de l’humanité dans le respect de la dignité de tous seraient-ils nos plus grands ennemis, la lutte indispensable contre toutes formes de violence, de racisme, contre toute résurgence de l'antisémitisme, en d'autre termes nous avons appris "l'art de vivre ensemble".

La lecture de ta lettre me montre que tu es engagée dans cette voie et j'en suis tout heureux. Merci chère Laurie.

 

Je t'embrasse très fort

 

 

Et le lendemain je reçois le message suivant :

 

Dans deux semaines, avec une amie nous allons passer dans d’autres classes du lycée pour parler de la Shoah. Et à mon tour je vais utiliser ce que vous avez pu me dire pour faire passer le « message ».

A très bientôt, la distance et le temps ne me décourage pas : j’espère toujours.

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Après avoir lu ces messages a-t-on le droit de désespérer de la jeunesse ? Merci Laurie pour le bonheur que tu nous donnes.

 

Et voilà une autre joie : à l’occasion du dernier Concours National de la Résistance et de la Déportation traitant des enfants et des adolescents dans l’univers concentrationnaire, nombreux travaux se sont structurés autour de mes interventions dans les établissements scolaires. J’en remercie bien sincèrement leurs auteurs et leurs professeurs qui les ont souvent aidés dans leurs recherches de documentations.

Je ne peux pas, malheureusement, les citer tous et pense au Lycée R. Follereau de Nevers dont les enfants ont réalisé des cartouches sous la forme de « Je me souviens …. » au Collège Henri Barbusse de Alfortville (dans la région parisienne) dont les élèves ont créé un Blog que vous pouvez visiter à l’adresse suivante : http://cnrd2009barbussegroupe5.over-blog.com/

 

Le « travail de mémoire » qui n’est, somme toute, que l’enseignement de « l’art de vivre », est entre de bonnes mains.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /2009 18:13

Je voulais, depuis longtemps, raconter une belle histoire qui m'est arrivée il y a quelques années et qui pourrait être le thème d’une nouvelle littéraire tant elle fut pour moi vivante et émouvante. Vous excuserez mon style qui n’est pas celui d’un nouvelliste !

Sollicité par une association pour venir à Clermont-Ferrand, où je fus arrêté avec mes parents et ma petite soeur, pour faire une conférence sur ma déportation, j'ai eu la chance de rencontrer le petit-fils de la propriétaire de l'immeuble dans lequel nous habitions, rue La Tour d'Auvergne. Cette femme, très liée avec mes parents et qui fut une grande résistante, leur avait proposé de nous cacher, ma petite soeur et moi. Mais mon père, dans son admirable candeur, se sentant profondément français, bien qu’il soit né sous d’autres cieux, était certain que nous ne risquions rien. Il était persuadé que nous ne serions pas arrêtés, puisqu’il avait fait la guerre de 1914 et qu'il fut décoré à ce titre. Il en était tellement convaincu qu’il ne se cachait pas et nous laissait aller à l’école sans aucun problème. Ecoutant peut-être les raisons invoquées par ma mère, il a quand même remis à notre propriétaire un certain nombre d'objets, dont tous ses livres auxquels il tenait tant.

À mon retour d'Allemagne, en 1945, alors qu’avec mon frère j’ai réintégré l'appartement de mes parents, la propriétaire de l’immeuble, femme admirable s’il en fut, nous a rendu bien sûr tout ce que mon père lui avait confié.

Quelques années plus tard, alors que sans laisser d'adresse, j'ai quitté Clermont-Ferrand pour rejoindre Paris pour y mener mes études de médecine, elle retrouve au fond d'un placard une grande poupée ayant appartenu à ma petite soeur Monique. Cette poupée, en celluloïd, comme on les faisait à l'époque, était haute d’au moins 80 cm, et je la revois encore vêtue de sa robe rose tricotée par ma maman.

Que faire de cette poupée, a dû penser cette femme, puisqu'elle ne pouvait pas me la remettre n'ayant pas mon adresse ?

Alors, avec précaution, elle l'a assise sur un fauteuil sur le palier du premier étage de l'immeuble, face à la porte d'entrée de notre ancien appartement, et telle une relique quasiment religieuse, elle l’a laissée des années sur son siège en disant toujours à son petit-fils, qui chaque fois voulait la toucher : « Il ne faut pas toucher à cette poupée, Jean-Pierre, c'est celle de la petite Juive qui est morte en déportation ».

Et tous les ans, avec sa grand-mère, Jean-Pierre lavait la poupée, et tout le temps la grand-mère comme une litanie disait à son petit-fils : « ne touche pas à cette poupée, c'est celle de la petite Juive ».

Devenu jeune adulte, le hasard comme un clin d'oeil, a voulu que Jean-Pierre, avec sa maman, non seulement occupe l'appartement que nous habitions, mais ait eu comme chambre celle qui fut mienne et que je partageais avec mon frère.

Durant des années, en sortant de son appartement, cette poupée lui tendait les bras comme une invite à la serrer contre lui. Et toujours sa grand-mère disait « ne touche pas à cette poupée, Jean-Pierre c'est celle de la petite Juive », et toujours comme un rituel de toilette funèbre, avec sa grand-mère, tous les ans il nettoyait la poupée.

Ses gestes, devenus rituels et les interdits de sa grand’mère perdurèrent au point de devenir pour lui totalement insupportables. Et les années passèrent, l'horloge du temps marquant irrémédiablement les jours qui succèdent aux jours.

Cinq ans environ avant mon arrivée, cette merveilleuse femme qui faisait ainsi revivre ma petite sœur à travers la poupée qu'elle aimait, fait un signe d'adieu à la vie. Et le premier soin de son petit-fils, qui durant des années avait sous les yeux ce jouet qu’il ne pouvait pas toucher autre que dans des rituels de nettoyage, n’eut rien de plus urgent que de jeter cette poupée qui symbolisait pour lui tous les interdits de son enfance.

Quelques années plus tard, me voilà invité à Clermont-Ferrand pour parler justement de ma petite soeur, de mes parents et de ma survie à Auschwitz ! Et un monsieur d'une soixantaine d'années, avec ses bons yeux pleins de larmes, se précipite vers moi et me dit en me serrant contre lui : « Pardonne-moi Sam, il y a quelques années  j’ai jeté la poupée de ta petite soeur !! ». Et tout en m'expliquant ce que je viens de vous raconter il pleurait en s'excusant : « Comprend-moi Sam, j'ai tellement entendu ma grand-mère me dire, en m'interdisant de toucher à cette poupée, que c’était celle de la petite Juive, que je n’avais qu’une hâte, m'en débarrasser au plus vite ! ».

Si la télévision clermontoise conserve ses documents filmés, elle a, dans quelque tiroir, le visage en larmes de Jean-Pierre contant au journaliste l’histoire de « la poupée de la petite Juive ».

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus