Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:48
 
Le déporté dans son rôle de témoin et de porteur d’histoire
 
 
« On ne te demande pas ce qu’on t’a fait,
mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait »
(Jean-Paul Sartre)
 
 
 
 
 
 
Mesdames et Messieurs, chers amis,
 
Au fur et à mesure que je réfléchissais à ma conférence de ce matin et que j’abordais certains de ses aspects pour en débattre avec vous, au fur et à mesure que mon intervention prenait corps et que j’évoquais en mon souvenir mes nombreuses interventions dans les établissements scolaires où j’essaye, avec plus ou moins de bonheur, de donner aux enfants avec l’amour de la vie, l’Art de vivre ensemble, je suis arrivé à la conviction que la mémoire de ce que nous avons supporté dans les camps, la part de cette mémoire que nous devons transmettre comme témoins, ne doit pas se limiter à conter la quotidienneté du passé mais doit s’inscrire dans un projet d'avenir.
Il faut laisser aux historiens le soin d’écrire l’histoire puisque les témoins, trop impliqués dans les évènements qu’ils ont vécus n’ont pas le recul nécessaire pour se substituer aux professionnels de l’Histoire.
Dans le même ordre de pensée, nous devons laisser aux sociologues, le soin d’expliquer pourquoi et dans quelles conditions, la bête immonde décrite par Brecht, peut se réveiller et mordre, voire dévorer tous ceux qu’elle désigne à la vindicte publique.
Avec vous, responsables de l’avenir de nos enfants, je voudrai tenter de voir ce qu’il serait possible de faire pour qu’une fois devenus adultes, ils puissent être des individus conscients de l’importance de l’autre, pour que partout dans le monde le respect de la dignité de chacun remplace la violence, la tolérance remplace le fanatisme, l’acceptation des autres, de tous les autres, remplace le rejet et l’exclusion ?
Devons-nous croire Lao-Tseu pour lequel « l’expérience est une lanterne portée sur le dos mais qui n’éclaire que le chemin parcouru » ? Devons-nous accepter comme vérité formelle que ce qui fut ne servira jamais de leçon pour ceux qui écriront l’avenir ? Devons-nous persister à cultiver la mémoire si l’expérience des uns n’est pas un garde-fou pour les autres ? Devons-nous penser que les horreurs que nous avons vécues ne protègent pas nos enfants de connaître ou même de commettre, de telles abominations ?
Pendant un court instant, avec le Pasteur Martin Luther King, faisons un rêve. Rêvons que les hommes portant sur leurs dos la lanterne évoquée par Lao Tseu, décident tous ensemble de se pencher en avant pour qu’en plus d’éclairer le chemin qu’ils ont parcouru, elle illumine aussi, ne serait-ce qu’un peu, celui que les humains empruntent pour poursuivre leur vie. Imaginons en rêve, puisque la dureté, l’âpreté de la vie ne nous permettent pas, semble-t-il de le voir autrement, imaginons en rêve que les êtres humains se passent le relais du souvenir et qu’entre leurs mains, ce souvenir devienne la mémoire de l’humanité, véritable patrimoine culturel qui se transmettant de générations en générations, aplanirait les malheurs du monde.
Soyons de ceux qui évitent la confusion entre le concept de Mémoire et celui du Souvenir.
Si les souvenirs conditionnent en le précisant le savoir historique, s’ils appartiennent à ceux qui les ont vécus, s’ils témoignent du passé et sont l’histoire de notre monde comme elle s’inscrit dans les pierres ou s’écrit dans les livres, la Mémoire, tout en puisant ses références dans le passé, s’inscrit essentiellement dans l’avenir.
Permettez-moi, bien que conscient d’être légèrement excessif, permettez-moi de penser que l’Histoire du monde peut s’apprendre seul, dans les livres, alors que la Mémoire, au sens où je l’entends, est quasiment initiatique et requiert l’intervention d’un guide, d’un Maître, ce que vous êtes, Mesdames et Messieurs. Véritable patrimoine culturel, cette mémoire touche à l’essence même de l’humanité.
Si les souvenirs font parfois renaître la souffrance endurée par les victimes, la Mémoire, étant d’une autre nature, ambitionne de donner à l’ensemble de l’humanité, les méthodes et les moyens pour éviter qu’elle ne souffre et pleure à son tour.
Nous fumes, certes, les témoins d’un des actes de barbarie les plus cruels de l’histoire de l’humanité. Barbarie au cours de laquelle la mort industrielle utilisait les victimes comme matière première puisque les cheveux servaient à faire des tissus, les dents en or et les alliances, des lingots dont certains dorment probablement encore dans les coffres de certaines banques. Nous devons, bien sûr, évoquer nos souvenirs, mais surtout faire, sans relâche, plutôt qu’un « devoir de mémoire », un véritable « travail de mémoire » et espérer que nos enfants et tous ceux que nous rencontrons, conscients des pièges que leur tend la vie, puissent les éviter autant que faire se pourra.
Mais pendant combien de temps pourrons-nous encore être utiles, puisque nous ne sommes plus qu’un petit nombre à être présents et actifs ?
Avec la grande roue de la vie arrive bientôt le moment où tous les témoins ayant disparus, plus personne ne pourra dire, expliquer, exprimer, avec ses mots et sa sensibilité, ce qu’il aura vécu d’inexprimable, d’indicible, d’indescriptible.
Arrive le moment où plus aucun témoin de ce qui fut, ne pourra opposer un démenti formel aux truqueurs de l’histoire, aux maquilleurs de la réalité.
Arrive le moment où plus personne ne pourra décrire la mort rôdant autour de nous. Elle nous fixait, et de ses yeux cruels choisissait ceux qu’elle allait emporter avec elle dans un autre voyage, celui de l’éternel inconscience. Elle les prenait alors insidieusement, après que la famine ou les maladies aient accompli leurs œuvres, après qu’ils soient devenus de véritables squelettes dont l’étincelle de vie restant encore en eux ne se lisait plus que dans leurs yeux. Soit, complice des bourreaux, elle attendait avec délectation qu’ils meurent violemment sous les coups ou dans les fausses salles de douches transformées en usine de mort dont aucun mot n’est assez fort pour décrire l’intensité de l’horreur.
Arrive le moment où plus personne ne pourra dire : « J’ai vécu cela, j’ai vécu l’extrême de l’abomination humaine et tout ce qui est écrit sur la vie concentrationnaire, sur le génocide des juifs et des tziganes, sur cette volonté de les exterminer de la surface de la terre et d’en détruire toutes traces culturelles, tout ce qui fut dit et écrit sur certains hommes devenus bourreaux et indifférents à la mort de l’autre, est encore bien au dessous de l’exacte réalité ».
Arrive le moment, enfin, où, avec la disparition du dernier témoin, les descriptions de l’abomination humaine poussée à son paroxysme, rencontreront plus de scepticisme que d’oreilles attentives, plus de doutes que de convictions, plus d’indifférence que de compassion, si nous ne savons pas former pour l’humanité, les passeurs de mémoire de demain.
Arrive effectivement le moment où nos enfants pourront nous demander des comptes et nous poser, par delà nos tombeaux, la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indescriptible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister, étant d’une autre culture ou d’une autre religion que celles des tenants du pouvoir en place. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité ? Qu’avez-vous fait pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà la question que pourraient poser nos enfants lorsque nous ne serons plus là si nous ne savons pas passer, à temps, le relais de la mémoire.
Fallait-il, comme l’on fait certains, dès le retour, s’appesantir sur la quotidienneté de la vie concentrationnaire au point d’abreuver leurs auditoires d’anecdotes cruelles qui risquaient, au fil du temps de rejoindre la banalité, mère de l’indifférence ?
Fallait-il revivre, avec nos interlocuteurs, certains détails de ce cauchemar comme si nous avions vécu une épopée, comme si ce fut le seul moment glorieux de notre vie ?
Fallait-il nous placer en héros, alors que nous n’étions que des victimes ?
Ou ne fallait-il pas plutôt revivre tous les jours, dans l’action permanente, la pensée de Sartre lorsqu’il a écrit, je cite : « On ne te demande pas ce qu’on t’a fait, mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait ». Ce qui peut s’exprimer aussi par : « Tu ne dois pas te limiter à nous décrire la quotidienneté des camps, puisque l’expérience des uns ne sert quasiment jamais aux autres, mais tu dois utiliser cette quotidienneté pour aider les hommes à vivre mieux, à leur apprendre à vivre ensemble, puisque vivre ensemble est leur destin commun »
La survie quotidienne nous a enseigné ce que plusieurs vies mises bout à bout, n’auraient pas réussi à nous apporter. Et c’est cet enseignement-là que nous avons le devoir et même la mission de transmettre afin que ceux auxquels nous nous adressons, puissent devenir à leur tour, des passeurs de mémoire.
Patrimoine de l’humanité, de quelle nature est cette Mémoire, en quoi consiste-elle ? Bien qu’Auschwitz fut un lieu d’extermination essentiellement des juifs et des tziganes, je pense avec Paul Ricœur que « les victimes d’Auschwitz sont par excellence les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’histoire ». C’est donc au nom de toutes les morts injustes, au nom de toutes les victimes des génocides commis dans l’histoire du monde, que nous, les témoins, puis ceux qui nous succèderont, doivent et devront s’exprimer, afin de participer à la construction de l’avenir.
C’est au nom des millions de morts de la traite des noirs, des centaines de milliers d’Arméniens massacrés au début du siècle dernier, des six millions de victimes de la Shoah, mais aussi des victimes des trente deux génocides décomptés depuis la fin de la dernière guerre mondiale, au Cambodge, en Afrique du Nord et en Afrique noire où l’horreur du Rwanda n’avait rien à envier à celle d’Auschwitz puisqu’en cent jours il y eut un million de morts, c’est au nom de toutes ces victimes que les témoins, pour éveiller la conscience des hommes, doivent effectuer cet indispensable « travail de mémoire ».
Devant la vitesse avec laquelle nos rangs s’éclaircissent, devant le triste constat que nombreux de ceux vivant encore, vieux et souvent malades, peinent maintenant pour mener le combat, car c’est bien d’un combat dont il s’agit, une interrogation fondamentale ne cesse de se poser à nous : à qui et comment doit-on passer le message afin qu’il ne s’enlise pas dans les méandres de l’oubli ?
A qui, effectivement, doit-on de façon privilégiée passer ce relais ? Vers qui doit-on nous tourner pour trouver ceux qui demain, feront le travail de Mémoire tout en restant crédibles, bien qu’ils n’aient vécu aucun épisode dramatique ?
Plusieurs voies nous sont offertes. J’ai choisi, quant à moi, et je sais ne pas être le seul à avoir fait ce choix puisque nombreux sont encore ceux qui le font depuis longtemps et souvent beaucoup mieux que moi, j’ai choisi de m’adresser aux enfants des écoles pour leur apporter tout ce que j’ai appris là-bas sur la vie et ses valeurs.
J’essaye, à travers cette mémoire, de leur transmettre les valeurs humaines que m’a enseignées la souffrance de tous mes compagnons.
J’essaye de les intéresser à ce « travail de mémoire », qui, comme l’a dit Paul Ricœur « ne sert pas à ressasser de vieilles choses, mais à mettre le passé obsédant et traumatisant à distance, à l’empêcher de corrompre le présent. A ce travail qui permet de se tourner vers l’avenir car il retourne la mémoire en projet ».
Plus simplement je leur dis « on ne vous demande pas de pleurer parce que nous avons pleuré, ni de souffrir parce que nous avons souffert, mais de tout faire pour que les hommes ne souffrent et ne pleurent à nouveau ».
Notre mission n’est pas de ressasser sans cesse tout ce que nous avons vécu, cela ne servirait pas à grand-chose, mais de parler avenir lorsqu’on évoque les camps.
Et que doit-on leur dire lorsqu’on intervient auprès d’eux ?
Depuis près de vingt ans je consacre tout mon temps aux enfants des écoles et fréquemment je me pose cette question devenue récurrente : « Qu’ai-je appris là-bas qui vaille la peine d’être transmis à ces enfants afin qu’à leur tour ils puissent le transmettre aux autres ? Ai-je plus de choses à leur dire que leurs enseignants ou leurs parents ? Qu’ai-je à leur apprendre qui puisse leur donner sur leur propre nature et sur celle des hommes en général, un éclairage particulier ? »
A cette essentielle question, j’ai tenté d’apporter quelques éléments de réponse.
Tout d’abord je leur explique que les bourreaux sont des hommes ordinaires, comme nous le sommes nous-mêmes et ne sont pas génétiquement programmés pour faire tout ce qu’ils font. Si j’utilise le présent en parlant des bourreaux c’est que je veux parler de tous les bourreaux et pas seulement des SS qui sévissaient à Auschwitz.
Tous les hommes ordinaires, s’ils se laissent entraîner, endoctriner, par une idéologie d’exclusion et de rejet de l’autre, peuvent devenir des bourreaux si les théoriciens de telles idéologies savent flatter leur ego et faire grandir à leurs yeux leur petitesse. Ils deviennent alors des tueurs qui font, du mieux qu’ils peuvent ce qu’ils considèrent comme un travail. Car pour les SS, archétypes mêmes des bourreaux, c’était accomplir un travail que tuer dans la journée, sans aucun état d’âme et sans regret, comme on tue des insectes ou des bêtes nuisibles, des centaines de personnes sans s’émouvoir devant des pleurs d’enfants, sans faiblir devant la détresse des parents dont ils massacraient la famille. La plupart d’entre eux le faisaient sans plaisir particulièrement sadique, ils faisaient tout simplement un travail, travail pour l’accomplissement duquel ils avaient été formés, et cette indifférence-là, était encore plus monstrueuse.
Notre mission de témoin est de montrer que tous les hommes, comme disent les bouddhistes, portent en eux l’ombre et la lumière. Le travail que nous devons accomplir tous les jours, inlassablement contre la barbarie, commence par un travail sur nous-mêmes. Nous devons enrichir en la faisant plus éclatante, la lumière qui est en nous, tout en rendant plus grise l’ombre qui nous habite. Devenir un bourreau n’est pas toujours l’apanage de l’autre, puisque nous sommes toujours l’autre de quelqu’un.
Développer cette lumière c’est surtout donner à l’Autre, à tous les autres, plus d’importance qu’à nous même, c’est avoir envers tous les hommes, seraient-ils nos ennemis, le respect de leur dignité. Cela nous l’avons appris là-bas.
Nous avons appris aussi à lutter contre la haine, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa forme. Cette haine, parfois insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Cette haine, qui hante parfois la vie d’anciens déportés et fait d’eux d’éternelles victimes, et de leurs bourreaux des vainqueurs triomphants. Chassons donc la haine que nous pourrions avoir en nous, même envers ceux qui nous ont fait tant souffrir, chassons-la pour que nous restions des membres à part entière de la communauté humaine et que nous devenions les vainqueurs de nos tortionnaires. Tentons de faire nôtre la pensée du Dalaï-Lama : « le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour ».
Chasser la haine qui pourrait naître en nous, ne réclamer aucune vengeance, c’est le premier pas vers le pardon qui se résume, tout simplement : « par être en paix avec soi-même ». Ce pardon n’a rien de mystique et n’est pas accordé pour gagner un quelconque paradis post-mortem. Il n’a même que faire du bourreau puisqu’il ne s’agit que d’un sentiment personnel, presque d’un don de soi envers soi, un cadeau que l’on fait à soi-même, alors qu’aucun tortionnaire n’en fait à ses victimes.
Lorsque j’évoque le pardon, sujet oh combien brûlant pour certains de nos compagnons d’infortune, ce n’est, bien sûr, pas d’oubli dont je veux parler car oublier les victimes serait les faire mourir une deuxième fois. Ce pardon refusé énergiquement par certains, attitude que je respecte totalement même si elle n’est pas la mienne, a fait l’objet de nombreux exposés philosophiques. Je ne vais pas maintenant vous en parler en détails comme je le fais presque toujours lorsque j’interviens dans des classes de Terminales. Je voudrais simplement poser quelques jalons pour  apporter des éléments explicitant mon cheminement et citer quatre penseurs dont le dernier est, de loin, mon préféré :
-         Pour Jankélévitch, le pardon est impensable pour deux raisons essentielles. D’une part le bourreau ne s’excusant pas, n’implorant pas notre pardon, pourquoi alors le lui donner ? D’autre part seules les victimes pourraient pardonner ; puisqu’elles ne sont plus là pour le faire, le pardon, selon lui, est donc du domaine de l’impossible.
-         Jacques Derrida, pour faire court, pense qu’il y a des actes impardonnables, et parce qu’ils sont impardonnables ce sont les seuls qui méritent d’être pardonnés. Il dit même, dans l’excellent article qu’il a écrit dans feu « Le Monde des Débats », que s’il fallait attendre une reconnaissance ou un remerciement de la part du bourreau auquel on accorde son pardon, ce ne serait plus un pardon puisque le vrai pardon ne doit rien exiger en retour. Il développe dans cet article un aspect fondamental de cette notion philosophique : « il n’y a pas d’incompatibilité entre pardonner au bourreau et le poursuivre en justice pour le punir des actes qu’il a commis ».
-         Pour Edgar Morin le pardon est indispensable car il faut cesser le cycle infernal « vengeance-punition ». « Pardonner, - dit-il, et je le cite, - c’est résister à la cruauté du monde et faire un pari sur la régénération de celui qui a failli, c’est espérer la conversion au bien, de celui qui a commis le mal, et surtout, pardonner c’est rester un être humain ».
-         Et, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler de pardon, je crois utile de vous rappeler une pensée du Mahatma Gandhi que j’essaye de faire mienne : « Si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle ». Or ne voulons-nous pas, au contraire, que les êtres humains cessent d’être aveugles face aux malheurs du monde ?
-         Enfin, laissez-moi vous confier ma conviction personnelle : « Etre en paix dans son cœur et n’avoir aucune haine envers son tortionnaire, c’est le refus de la victimisation et de l’instrumentalisation de sa souffrance, c’est la victoire de la victime sur son bourreau ».
Ne pas être habité par la haine, être quiet avec soi, du moins sur ce sujet, même si cela les étonne est utile aux enfants, mais cela n’est pas rester les bras ballants et accepter sans réagir toutes les formes de violence et d’exclusion. Le combat pour la liberté c’est aussi et surtout débusquer le fanatisme partout où il se terre, partout où il est en embuscade se tenant prêt à l’attaque. Fils de la haine, dont souffrent toutes les victimes, le fanatisme, de quelque nature qu’il soit, doit être combattu sans relâche.
Méfions-nous également des certitudes dont l’exacerbation mène au fanatisme. « Lorsque la foi devient haine, - a écrit Amin Maalouf - bénis soient ceux qui doutent ». Méfions-nous de tous ceux qui clament des vérités et assènent des certitudes, car ce sont elles « qui rendent les hommes cruels » (Anatole France). Méfions-nous des certitudes qui peuvent générer tous les excès comme celui qui, en février 1942, à Wansee, dans la banlieue de Berlin, a défini les bases de la « solution finale » : l’assassinat programmé, intelligemment imaginé de douze millions de Juifs, nombre estimé par les SS s’ils gagnaient la guerre. L’assassinat de douze millions de personnes, femmes, enfants, vieillards, parce qu’ils avaient commis le simple pêché de vivre, le simple pêché d’exister. L’intelligence sans conscience peut amener les hommes à construire des chambres à gaz et des fours crématoires, peut les amener à commettre les actes de barbarie d’Oradour sur Glane et tous les crimes génocidaires recensés dans le monde.
La vie concentrationnaire nous a appris aussi, et nous devons transmettre cela aux enfants comme une espèce de règle de vie dont ils hériteraient, que les hommes devraient être solidaires les uns des autres et se sentir concernés par toutes les injustices qui arrivent à l’un d’entre eux. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ». Et lorsqu’en 1968, à Paris, les étudiants luttant contre les mouvements d’extrême droite qui stigmatisaient l’origine allemande de certains de leurs leaders juifs, lorsque ces étudiants scandaient dans les rues : « nous sommes tous des juifs allemands », ne disaient-ils pas alors la même chose que ce professeur à ses élèves africains ?
Le poète, mon regretté ami René-Louis Laforgue, ne pensait-il pas aussi que la solidarité entre les hommes était indispensable à l’Art de vivre ensemble, lorsqu’il chantait dans le Grand Manitou à peu près cela :
         « Dans le monde des racistes anti-noirs, je me sens un petit noir,
         « Dans le monde des anti-arabes, je me sens un petit arabe,
         « Dans le monde des antisémites, je suis un  petit juif »
Parlant de cette solidarité que doivent entretenir entre eux tous les hommes, nous disons aux enfants qu’il faut sans cesse lutter contre les injustices et contre le rejet des autres. Nous les invitons à combattre l’inacceptable et à s’engager chaque fois que la liberté des hommes est menacée. N’est-on pas toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ? Cette solidarité, indispensable à l’Art de vivre ensemble, l’ayant apprise là-bas, nous devons la transmettre aux autres.
Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.
Et puis, une fois libérés de ce bagne, toute notre espérance s’est alors portée sur la vision d’un monde meilleur dans lequel l’homme cesserait peu à peu d’être un loup pour les autres hommes. Certes, actuellement, alors que les communautarismes se réveillent, que pour certains hommes la vie des autres est indifférente, les fanatismes semblent triompher, mais je veux croire que si nous faisions tout pour cela, si nous nous battions pour cette cause comme nous nous battions là-bas pour survivre, et surtout si nous savons transmettre aux enfants notre foi en un monde meilleur, l’humanité pourrait être autre que celle que nous connaissons.
Malgré la difficulté d’une telle tâche, l’espérance qui porte en elle la fécondité puisqu’elle est le féminin d’espoir, permet tous les projets d’avenir. En cet avenir idyllique il nous faut croire, même s’il peut nous paraître impossible et sombre, même s’il peut sembler, a priori, irrémédiablement perdu, même si pour certains, il n’est qu’une utopie. « Tout est difficile, a dit le Mahatma Gandhi, mais tout peut être fait ».
Ainsi les enfants que nous approchons deviendront des passeurs de mémoire. Par leur exemple, par la mission dont ils se sentiront investis, ils pourront peu à peu vaincre la barbarie qui se cache au fond des hommes.
Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, ils se sont trompés, et avec nous ils ont échoué.
Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, un jour, tous les bourreaux.
Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous essayons d’utiliser pour le bien de l’humanité tout le mal qu’on nous a fait et surtout, et surtout nous prouvons que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.
 
Je vous remercie pour votre bienveillante attention
 
 
Sam Braun le 2 octobre 2004
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:45
 
 
Le pardon
 
 
 
 
 
Que certaines communautés fassent officiellement repentance du mal qu’elles ont fait à d’autres communautés, est devenu depuis quelques temps comme une espèce de mode, de vague de fond qui semble s’étendre mondialement :
- en décembre 1970 le chancelier ouest allemand Willy Brandt s'agenouille devant le monument à la mémoire des victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie et demande pardon officiellement au nom du peuple allemand aux communautés juives et tziganes
- le 7 novembre 1997 Boris Eltsine demande à la population de «comprendre» et de «pardonner» pour les victimes de la révolution d'octobre 1917
- le 8 octobre 1998 le Japon exprime «ses excuses du fond du coeur» pour les souffrances infligées au peuple coréen pendant la colonisation
- le 12 mars 2000 le pape Jean Paul II demande pardon à Dieu pour toutes les «erreurs, infidélités, incohérences et lenteurs» dont les catholiques se sont rendus coupables au cours des siècles... etc…etc
et je passe sur beaucoup d’autres excuses encore, comme celle des évêques de l’Eglise catholique devant le monument aux morts du camp d’internement de Drancy.
Je ne peux m’empêcher d’observer que, dans un grand nombre de cas de repentances de l’Eglise catholique, la demande s’adresse surtout à Dieu, le priant d’accorder son pardon pour les fautes commises par leur Eglise mais s’adresse peu souvent aux victimes elles-mêmes ou à leurs descendances !
Dans tous ces cas peut-on parler de sincères actes de contrition ou ne s’agit-il pas, plutôt, de se dédouaner d’erreurs ou de crimes antérieurs, d’une hygiène mentale, psychologique, sociale, d’une « Ecologie de la mémoire » comme l’appelait Jacques Derrida ?
Ces demandes de pardon évoquent plutôt un marketing socio-economico-politique, qu’un véritable repentir. Néanmoins, comme j’ai eu l’occasion de l’exprimer à de jeunes lycéens, même si je ne suis pas toujours convaincu de leur sincérité, je préfère ces aveux que laisser à la trappe le silence étourdissant de l’Eglise catholique devant les actes de barbarie commis sous certains régimes politiques. Espérons que ces repentances officielles et à grands renforts médiatiques, permettront à certains de leurs fidèles de prendre conscience que leur église, à certaines périodes de son histoire, a failli à ses obligations morales. Soit elle a pris des positions souvent fort critiquables, soit elle n’en a pris aucune, restant dans un mutisme coupable car qui ne dit mot, consent.
Alors que doit-on penser du pardon ? Est-il possible ou est-il un leurre philosophique, une espèce d’attitude qui somme toute ne ferait que donner bonne conscience ?
Devant la complexité de ce concept, devant surtout les prises de position souvent passionnelles, parfois irréductibles de certains, je me propose de structurer cet exposé en plusieurs parties. Je vais tout d’abord tenter d’en définir le terme, puis je vais parcourir, en les survolant, certaines études philosophiques faites sur ce sujet, dont celles, incontournables de Jankélévitch. Enfin je vous parlerai plus intimement de moi et, méthode que je n’emploie qu’à de rares occasions puisque je n’aime pas beaucoup me dévoiler ainsi, ce sera de ma propre vie et de l’expérience qu’elle m’a apportée dont je parlerai.
Pardonner, du latin «per donare» offre l'idée de « donner totalement», l’idée d'une extrême générosité. Le mot évolue au cours du temps vers «faire remise de» à «faire grâce à», (à un condamné par exemple). Actuellement le pardon signifie plutôt « remettre à quelqu'un la punition d'un péché». Et dans le contexte judéo-chrétien dans lequel nous évoluons, s’associe, en plus, l’idée d’absolution, de tenir une offense comme non avenue. On évoque alors la bonté avec laquelle Dieu pardonne aux hommes.
Desmond Tutu l'Archevêque du Cap, Prix Nobel de la Paix, en parlant de la barbarie raciale qui s’était déchaînée dans son pays, disait : « Il faut aller plus loin que la justice, il faut arriver au pardon, car sans pardon, il n'y a pas de futur ». Qu’entendait-il alors par « futur » ? S’agissait-il du futur politique de l‘Afrique du Sud ou plus spirituellement du futur de celui qui accorde son pardon c'est-à-dire de son rapport avec Dieu et avec son repos éternel ? Que chacun donne à ce « futur », selon ses propres sensibilités, le sens qui lui convient le mieux.
Le Chrétien récitant « Notre Père », implore Dieu dont le secours lui est nécessaire pour sanctifier son nom, pour accomplir sa volonté, pour gagner le pain quotidien, pour se faire pardonner les offenses qu’il a commises, mais termine néanmoins sa prière par une profession de foi : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Cette conjonction est ici importante, car s’ils pardonnent à ceux qui les ont offensés, ce n’est pas parce qu’ils appartiennent à la communauté humaine et qu’en tant qu’hommes ils accordent leur pardon à d’autres hommes, mais c’est en fonction de leur rapport avec Dieu dans le cadre de l’enseignement du Christ qui a dit : « Vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait », « Vous serez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux », « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés »
Ce sentiment religieux apporte-t-il un éclairage au concept du pardon ou n’entre-t-il pas plutôt dans la logique d’une tradition abrahamanique, commune aux trois religions du livre : le judaïsme, les chrétientés et les islams ? Il s’apparenterait alors à l’excuse, au repentir ou au regret plutôt qu’au pardon.
Accorder, en tant qu’homme, son pardon à d’autres hommes me semble, en effet, d’une autre nature ?
Il ne faut pas confondre non plus le pardon avec un ensemble de notions d’ordres et de portées différentes, comme : l’oubli, la prescription, la clémence, l’amnistie, la réconciliation, la faiblesse et l’impunité, comme il ne faut pas le confondre, non plus, avec les faux pardons, bien analysés dans le cadre de ce que certains nomment le syndrome de Stockholm. Des parents pardonnèrent à l’assassin de leur fille en allant jusqu’à l’adopter ! Selon les psychiatres il ne s’agit pas là, évidemment d’un authentique pardon mais d’un transfert particulièrement dangereux où, inconsciemment, pour conserver un lien avec un être cher, on va le chercher, faute de mieux, jusque chez son bourreau !!
Il ne faut pas non plus confondre le véritable pardon avec ce que j’appelerai le « pardon transaction » au cours duquel le pardon n’est accordé que pour en tirer un certain bénéfice, pour faire en quelque sorte une transaction, une espèce d’affaire. Souvenons-nous de la pièce de Corneille dans laquelle Livie, la femme de l’empereur, a incité celui-ci à pardonner à Cinna dans le seul but d’en tirer profit, afin qu’il devienne ensuite le fidèle défenseur de l’empereur. Cette clémence accordée, car c’est plutôt de cela dont il s’agit, Livie ne dit-elle pas à la fin du dernier acte de la pièce :
         « Après cette action, vous n’avez rien à craindre
         On portera le joug désormais sans se plaindre
         Et les plus indomptés, renversant leurs projets
         Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets. »
Eliminons également de nos propos, le « pardon renoncement », qui, comme le définit le Dictionnaire théologique de Louis Bouyer est l’acte de tenir pour quitte celui qui est l’auteur d’un dommage,
Jankélévitch, l’incontournable philosophe du pardon a légèrement évolué au cours du temps. Dans un premier ouvrage qu’il appelle lui-même un « livre de philosophie », « Le Pardon », il est assez accueillant à l’idée d’un pardon absolu. Il revendique alors une inspiration juive et surtout chrétienne. Il parle même d’un impératif d’amour et d’une, je le cite « éthique hyperbolique », et selon l’analyse que Jacques Derrida a fait de ce philosophe : « d’une éthique qui se porterait au-delà des lois, des normes ou d’une obligation. Ethique au-delà de l’éthique, voilà peut-être – dit Jacques Derrida - le lieu introuvable du pardon ».
Puis dans « L’imprescriptible », prenant quasiment comme thème celui de la Shoah, les positions de Jankélévitch sont beaucoup plus tranchées. Je le cite : « S’ils avaient commencé dans le repentir par demander pardon, nous aurions pu envisager de le leur accorder, mais ce ne fut pas le cas » Dans la partie « Pardonner » de cet ouvrage il précise que la singularité de la Shoah atteint aux dimensions de l’inexpiable. Or pour l’inexpiable, il n’y a pas de pardon possible, du moins pas de pardon qui ait un sens, qui fasse sens, car pour Jankélévitch le pardon doit avoir un sens et se déterminer sur fond de salut, de réconciliation, de rédemption, d’expiation, et même de sacrifice. Pour lui il y a de l’inexpiable dès lors qu’on ne peut plus punir le criminel d’une « punition proportionnée à son crime ». Il dit aussi « irréparable », mot utilisé par Jacques Chirac dans sa fameuse déclaration sur la responsabilité de l’Etat français de Vichy dans le crime contre les Juifs, je le cite : « La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». De l’inexpiable ou de l’irréparable, Jankélévitch conclut à l’impardonnable selon sa formule devenue célèbre : « Le pardon est mort dans les camps de la mort ».
Lévinas qui a écrit : « pour moi je peux pardonner, pour les autres je demande justice » est en accord avec la position de Jankélévitch qui affirme que seules les victimes pourraient pardonner à leurs bourreaux et comme elles ne sont plus là pour le faire, la pardon est donc du domaine de l’impossible.
Comme pour Hannah Arendt, dans « La condition de l’homme moderne », Jankélévitch semble tenir deux choses pour acquises :
-         le pardon doit rester une possibilité humaine
-         et il doit être possible de punir. « Le châtiment, dit Arendt, a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. »
Jankélévitch précise très clairement sa position en affirmant, je cite : « Il y a un inexcusable, mais il n’y a pas d’impardonnable. Le pardon est là précisément pour pardonner ce que mille excuses ne sauraient excuser, car il n’y a pas de faute si grave qu’on ne puisse, en dernier recours, la pardonner ». Mais il est indispensable pour pouvoir pardonner que deux conditions soient réunies, je le cite :
-         « la détresse et l’insomnie du fautif, son repentir, ses remords
-         la reconnaissance de sa culpabilité et sa demande de pardon »,
J’ai même le sentiment que ce grand penseur fait parfois confusion entre l’oubli et le pardon lorsqu’il écrit, je cite : «  Le passé comme les morts a besoin de nous : il n’existe que dans la mesure où nous le commémorons. Si nous commençons à oublier les combattants du ghetto, ils seraient anéantis une deuxième fois. Nous parlerons donc de ces morts afin qu’ils ne soient pas anéantis, nous penserons à ces morts, de peur qu’ils ne retombent, comme disent les chrétiens, dans le lac obscur, de peur qu’ils ne soient à jamais engloutis dans les ténèbres ». C’est pourquoi les « survivants » n’ont pas à pardonner à la place des morts. Selon moi Jankélévitch fait là une confusion entre l’oubli et le pardon qui me paraissent être deux sentiments de nature différente.
Vous connaissez probablement la fin du récit de Simon Wiesenthal dans son livre « Les fleurs de soleil » lorsqu’en juin 1942, à Lemberg, un jeune SS à l’agonie, pour mourir en paix avec sa conscience, lui a confessé ses crimes contre les Juifs lui implorant son pardon. Il ne voulait pas mourir avant qu’un Juif ne lui ait pardonné, pardon que Wiesenthal a refusé de lui donner. Il est resté obsédé par son refus, ne cessant de se poser la question philosophico-religieuse : ai-je eu raison ou ai-je eu tort ?
Jacques Derrida pour lequel le pardon et le repentir ont été durant plusieurs années au centre du séminaire qu’il dirigeait à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, a une position beaucoup plus nuancée que celle de Jankélévitch.
Je résumerai sa position philosophique par quelques idées forces :
-         tout d’abord  chaque fois que le pardon est au service d’une finalité fut-elle noble ou spirituelle,  chaque fois qu’il tend à établir une normalité (entre nation, par exemple comme ce fut le cas du repentir du Japon vis-à-vis de la Corée, ou de communautés, comme ce fut pour l’Eglise catholique vis à vis de la Shoah), alors le pardon n’est pas pur. Je le cite : « Le pardon n’est ou devrait n’être ni normal, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire, à l’épreuve de l’impossible, comme s’il interrompait le cours ordinaire de la temporalité historique ».
-         Il affirme aussi, et là me parait être l’essentiel de sa pensée sur ce sujet : « Oui, il y a de l’impardonnable, mais n’est-ce pas en vérité la seule chose à pardonner ». Il affirme également « qu’il n’y a de pardon, s’il y en a, que là où il y a de l’impardonnable », car  « que serait le pardon qui ne pardonnerait que le pardonnable ? »
-         Selon lui, le contexte juridique de l’imprescriptible (s’agissant entre autre des crimes contre l’humanité) n’est en rien équivalent au concept non juridique de l’impardonnable. On peut maintenir la notion de crime imprescriptible et pardonner néanmoins au coupable qui l’a commis.
-         S’opposant à la position de Jankélévitch il précise, je résume sa pensée : « si on ne devait pardonner qu’à celui qui se repent ce serait trop facile car on pardonnerait alors à un autre qu’à celui qui a commis le mal, on pardonnerait à quelqu’un qui a changé. Pour qu’il y ait pardon il faut au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels ».
-         Enfin résumant sa pensée, je le citerai à nouveau : « Le pardon pur doit être inconditionnel et pour avoir son propre sens, il ne doit avoir aucun sens, aucune finalité, aucune intelligibilité même. Le pardon est une folie de l’impossible ».
Voilà donc, en un survol rapide, les réflexions de quelques grands penseurs, de quelques uns de ceux dont l’intelligence et la fertile imagination furent mises au service de ce concept tout simple mais qui semble si complexe : « le pardon est-il de nature humaine et si oui, est-il possible à l’homme d’accorder son pardon pour des crimes tellement énormes qu’ils ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ? »
Je vous avais dit au début de mon exposé que je vous parlerai de moi afin de pouvoir formuler ce que personnellement je pense de ce concept. Et pourquoi vais-je ainsi parler de moi ? c’est que tout travail de réflexion est la révélation de soi, même dans le cas de ce travail dont le début ne fut pourtant que le résumé d’une compilation. C’est donc votre pardon que je vais solliciter pour étaler, maintenant devant vous, sans pudeur, ce que fut une période de ma vie.
Après ma déportation à Auschwitz et la « marche de la mort » j’ai été libéré à Prague où très malade j’ai été soigné de longues semaines à l’Hôpital Boulovska.
Sitôt que j’ai pu marcher, Véra l’infirmière qui s’occupait de moi, m’a invité à sortir avec elle, pour visiter sa ville. Alors que nous marchions dans les rues, bien lentement je dois dire, nous sommes arrivés sur une place où il y avait eu un bombardement. Des prisonniers, torses nus, gardés par un soldat, ramassaient les pierres éparses sur la place. Ce n’était plus les prisonniers que j’avais connus, ils étaient allemands ceux-là, ce n’était plus un SS ni un Kapo qui les gardait mais un Allié, un soldat tchécoslovaque. Me mêlant aux badauds qui regardaient cette scène en souriant car la victoire avait changé de camp, le gardien m’aperçu. A mon crâne encore tondu, à ma maigreur, aux vêtements dans lesquels je flottais, voyant tout de suite que je ne revenais pas d’une villégiature et voulant peut-être, par l’acte qu’il allait commettre, symboliquement venger toutes les victimes du nazisme et à travers elles ma propre souffrance, il a enlevé sa ceinture et a fouetté ces pauvres types en me regardant, comme s’il voulait me dire : « Tu vois, petit gars je les bats devant toi pour te venger de tout ce qu’ils t’ont fait subir ». Mais, contre toute attente, je n’ai pas pu regarder calmement cet acte de violence qu’au fond de moi je réprouvais. Les larmes aux yeux qu’alors je ne m’expliquais pas, je suis parti aussi vite que mes pauvres jambes pouvaient me porter. J’avais l’impression que tout recommençait. Certes ce n’était plus les mêmes prisonniers, ce n’était plus les mêmes gardiens, mais l’arme, le fouet, était la même, même si ce n’était plus la main des SS ou des kapos qui la maniait. Je sortais de l’enfer où la violence régnait en maître, j’avais appris durant tout ce temps ce que plusieurs vies mises bout à bout ne m’auraient peut-être pas enseigné, mais le gamin, que j’étais aussi resté au fond de mon cœur, avec ses illusions, croyait, du haut de ses dix-huit ans, que le monde allait enfin être beau et harmonieux et devant moi, tout recommençait ! Je croyais que les hommes seraient bons et généreux, il ne pouvait pas en être autrement, pensais-je avec candeur, puisque la bête immonde n’était plus…… et je voyais qu’il n’en était rien.
Plus tard, une fois revenu en France j’ai souvent revécu ce moment de ma vie et parfois une idée, comme un éclair me traversait l’esprit : « pourquoi es-tu parti si vite ? N’était-il pas normal après tout, que ceux qui ont décimé ta famille et t’ont traité comme une bête, comme un sous-homme, souffrent à leur tour ? ». Chaque fois, aussi vite qu’elle était venue, je chassais cette pensée que rapidement je trouvais monstrueuse. Voir souffrir sous les coups ces prisonniers allemands ne soulageait en rien ma propre souffrance et je puis dire en toute sincérité, que si ces prisonniers avaient été mes propres bourreaux ou ceux qui avaient assassiné mes parents et ma petite sœur, je n’aurai pas été soulagé pour autant. La vengeance ne fait pas revivre les morts.
J’ai ensuite vécu quarante années dans le silence de ce que fut Auschwitz, essayant, non d’oublier car c’eut été faire mourir les victimes une deuxième fois, mais de ranger dans un coin de ma mémoire la barbarie que peuvent commettre certains  hommes, afin de pouvoir mener une vie normale d’homme ordinaire.
Et puis, il y a vingt ans, grâce à l’intervention et à l’insistance d’une de mes amies, j’ai commencé, auprès des enfants des écoles, tel un compagnon du tour de France, ce que j’appelle mon travail de mémoire. J’ai pris mon bâton de pèlerin et ayant comme viatique mon passé concentrationnaire je suis allé vers eux, dans leur classe, à la recherche d’un dialogue au cours duquel je tente d’apporter une réponse aux diverses questions qu’ils se posent. Il ne se passe alors de jours sans que l’un d’entre eux ne me demande si j’ai pardonné à mes bourreaux, question à laquelle, immanquablement, je réponds sans hésiter par l’affirmative, puisque c’est ainsi que je le ressens. Mais je dois avouer que, jusqu’à ces dernières années, jusqu’à ce que je comprenne enfin ce qu’était, pour moi, le pardon, je trouvais cette réponse stupide et presque déplacée, car non fondée. Comment pouvais-je pardonner à l’histoire ? Elle fut ce qu’elle fut et je n’y pouvais rien changer.
Et pourtant, dans toutes les fibres de mon être, le pardon m’habitait sans que je puisse faire un lien quelconque avec le pardon religieux étant un athée convaincu.
Alors pourquoi étais-je comme cela ? Etais-je devenu fou, puisque pour Jacques Derrida, « la notion même de pardon est une folie » ?
Je me suis alors penché sur le travail de certains auteurs, dont ceux que j’ai cités, et malgré tous mes efforts, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à mon questionnement, à mon désarroi devant cette certitude d’avoir pardonné et devant l’incertitude de savoir et comprendre pourquoi. Le pardon est-il du domaine de la philosophie, même si celle-ci est la science de la vie, où n’est-il pas plutôt du simple domaine de l’humain, du domaine du ressenti et non de l’explicable ?
Seuls les victimes peuvent pardonner, disaient Jankélévitch, ne pouvais-je pas alors m’identifier à celles-ci ? L’assassinat de mes parents et de ma petite sœur n’était-il pas mon propre assassinat ?
Que peut bien être ce pardon et que recouvre-t-il, puisque pardonner, ce n'est pas comprendre, excuser ? Comprendre, c'est réintégrer la faute dans l'ordre d'une nécessité, l'ordre d'une rationalité, c'est lui donner des raisons, et donc amenuiser ou supprimer la culpabilité du fautif.
Le pardon répond-il à cette image très élémentaire de « Quelle que soit ta demande, je te pardonne pour ce que tu as fait et nous voilà quittes »  Est-ce cela le pardon ?
Est-ce aussi, comme le précise Jacques Derrida, poursuivre le coupable en justice pour le mal qu’il a fait, puisqu’il mérite d’être puni pour cela, tout en lui accordant le pardon ?
Ou n’est-ce pas plutôt comme le précise Edgar Morin : pardonner pour permettre au coupable de s’amender. Pardonner pour rester un être humain. Pardonner pour résister à la cruauté du monde. Pardonner pour briser le cycle éternel de « vengeance-punition ».
Pardonner aussi, car, pour moi, c’est la plus belle expression de l’amour, pardonner c’est l’image du cœur et c’est en quelque sorte repousser l’animalité présente dans chacun de nous.
Pardonner c’est prendre en charge l'inexcusable laissant les circonstances atténuantes à la clémence du jury ! Et puis de quel droit s’arrogerait-on la certitude de se croire soi-même à l’abri de commettre des fautes ? Le Mahatma Gandhi n’a-t-il pas dit que « les hommes sont tout à la fois ombre et lumière » ?
Pardonner, comme le pense Paul Ricœur, c’est guérir la mémoire en profondeur, c'est la rendre moins obsessionnelle.
Et c’est ainsi que m’allongeant sur le divan du psy, je dirai que pour moi, accorder son pardon c’est encore plus que tout cela, car le véritable pardon, éloigné de toute religiosité et de tout calcul, se donne sans réfléchir, sans même se rendre compte qu’on le donne.=
Pardonner, c’est essentiellement n’avoir aucune haine, n’être habité par aucun esprit de revanche, pardonner c’est ne rechercher aucune vengeance. =
Pardonner, comme je l’entends, c’est être en paix avec soi-même, c’est être quiet avec soi, au fond de soi, du moins sur ce sujet. =
Pardonner c’est se faire, à soi-même un véritable cadeau, c’est essayer de se placer au-dessus de la mêlée négative des hommes tout en restant un être humain ordinaire. Pardonner loin d’être une faiblesse est, au contraire une force, car il est plus facile de haïr que de pardonner à ceux qui ont fait le mal.
En revanche, ne pas pardonner, c’est toujours penser à sa souffrance et ne connaître aucun repos. Ce serait, dans mon cas, vivre toujours à l’intérieur des camps et ne jamais en sortir, ce serait vivre dans la haine dont l’énergie ne conduit nulle part si ce n’est à la souffrance permanente.
Ne pas pardonner c’est donner raison aux bourreaux puisque c’est, en quelque sorte s’exclure de la communauté des hommes, c’est rester les sous-hommes qu’ils voulaient que nous soyons.
Savoir accorder son pardon sans aucune espèce de calcul, c’est ne plus être la victime mais devenir le vainqueur de son bourreau.
Ne pas pardonner enfin, et ce sera ma conclusion, c’est vivre dans la haine, c’est rechercher la vengeance et oublier le message du Mahatma Gandhi qui nous a légué cette belle pensée : « si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle »
 
 
Décembre 2005
Bibliographie : conférence faite parJean-Pierre Thullier Professeur de philosophie.
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:29

Ayant été déporté à Auschwitz à l'âge de 16 ans durant près de deux ans, mes parents et ma petite soeur de 10 ans et demi ayant été assassinés dans une chambre à gaz dès leur arrivée, je suis écoeuré par' tous les sites Internet, se réclamant pour la plupart malheureusement de l'Islam, qui répandent la haine et le rejet de l'autre du seul fait de sa culture. Je persiste à croire que le vrai message de l'Islam comme celui de toutes les religions, est l'Amour et non la haine.

Ce qui me trouble actuellement c'est que ce nouvel antisémitisme bat l'extrême droite sur son terrain de prédilection, car il plonge ses racines dans les milieux de la gauche traditionnelle.

Le boux émissaire n'est pas mort avec les cendres de Hitler !

Les hommes apprendront-ils un jour le subtil art de vivre ensemble, puisque, qu'ils le veuillent ou le refusent, cet art est le destin commun de l'humanité si elle ne veut pas périr pour ne plus jamais se relever.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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