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Lundi 28 novembre 2005
 
Le déporté dans son rôle de témoin et de porteur d’histoire
 
 
« On ne te demande pas ce qu’on t’a fait,
mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait »
(Jean-Paul Sartre)
 
 
 
 
 
 
Mesdames et Messieurs, chers amis,
 
Au fur et à mesure que je réfléchissais à ma conférence de ce matin et que j’abordais certains de ses aspects pour en débattre avec vous, au fur et à mesure que mon intervention prenait corps et que j’évoquais en mon souvenir mes nombreuses interventions dans les établissements scolaires où j’essaye, avec plus ou moins de bonheur, de donner aux enfants avec l’amour de la vie, l’Art de vivre ensemble, je suis arrivé à la conviction que la mémoire de ce que nous avons supporté dans les camps, la part de cette mémoire que nous devons transmettre comme témoins, ne doit pas se limiter à conter la quotidienneté du passé mais doit s’inscrire dans un projet d'avenir.
Il faut laisser aux historiens le soin d’écrire l’histoire puisque les témoins, trop impliqués dans les évènements qu’ils ont vécus n’ont pas le recul nécessaire pour se substituer aux professionnels de l’Histoire.
Dans le même ordre de pensée, nous devons laisser aux sociologues, le soin d’expliquer pourquoi et dans quelles conditions, la bête immonde décrite par Brecht, peut se réveiller et mordre, voire dévorer tous ceux qu’elle désigne à la vindicte publique.
Avec vous, responsables de l’avenir de nos enfants, je voudrai tenter de voir ce qu’il serait possible de faire pour qu’une fois devenus adultes, ils puissent être des individus conscients de l’importance de l’autre, pour que partout dans le monde le respect de la dignité de chacun remplace la violence, la tolérance remplace le fanatisme, l’acceptation des autres, de tous les autres, remplace le rejet et l’exclusion ?
Devons-nous croire Lao-Tseu pour lequel « l’expérience est une lanterne portée sur le dos mais qui n’éclaire que le chemin parcouru » ? Devons-nous accepter comme vérité formelle que ce qui fut ne servira jamais de leçon pour ceux qui écriront l’avenir ? Devons-nous persister à cultiver la mémoire si l’expérience des uns n’est pas un garde-fou pour les autres ? Devons-nous penser que les horreurs que nous avons vécues ne protègent pas nos enfants de connaître ou même de commettre, de telles abominations ?
Pendant un court instant, avec le Pasteur Martin Luther King, faisons un rêve. Rêvons que les hommes portant sur leurs dos la lanterne évoquée par Lao Tseu, décident tous ensemble de se pencher en avant pour qu’en plus d’éclairer le chemin qu’ils ont parcouru, elle illumine aussi, ne serait-ce qu’un peu, celui que les humains empruntent pour poursuivre leur vie. Imaginons en rêve, puisque la dureté, l’âpreté de la vie ne nous permettent pas, semble-t-il de le voir autrement, imaginons en rêve que les êtres humains se passent le relais du souvenir et qu’entre leurs mains, ce souvenir devienne la mémoire de l’humanité, véritable patrimoine culturel qui se transmettant de générations en générations, aplanirait les malheurs du monde.
Soyons de ceux qui évitent la confusion entre le concept de Mémoire et celui du Souvenir.
Si les souvenirs conditionnent en le précisant le savoir historique, s’ils appartiennent à ceux qui les ont vécus, s’ils témoignent du passé et sont l’histoire de notre monde comme elle s’inscrit dans les pierres ou s’écrit dans les livres, la Mémoire, tout en puisant ses références dans le passé, s’inscrit essentiellement dans l’avenir.
Permettez-moi, bien que conscient d’être légèrement excessif, permettez-moi de penser que l’Histoire du monde peut s’apprendre seul, dans les livres, alors que la Mémoire, au sens où je l’entends, est quasiment initiatique et requiert l’intervention d’un guide, d’un Maître, ce que vous êtes, Mesdames et Messieurs. Véritable patrimoine culturel, cette mémoire touche à l’essence même de l’humanité.
Si les souvenirs font parfois renaître la souffrance endurée par les victimes, la Mémoire, étant d’une autre nature, ambitionne de donner à l’ensemble de l’humanité, les méthodes et les moyens pour éviter qu’elle ne souffre et pleure à son tour.
Nous fumes, certes, les témoins d’un des actes de barbarie les plus cruels de l’histoire de l’humanité. Barbarie au cours de laquelle la mort industrielle utilisait les victimes comme matière première puisque les cheveux servaient à faire des tissus, les dents en or et les alliances, des lingots dont certains dorment probablement encore dans les coffres de certaines banques. Nous devons, bien sûr, évoquer nos souvenirs, mais surtout faire, sans relâche, plutôt qu’un « devoir de mémoire », un véritable « travail de mémoire » et espérer que nos enfants et tous ceux que nous rencontrons, conscients des pièges que leur tend la vie, puissent les éviter autant que faire se pourra.
Mais pendant combien de temps pourrons-nous encore être utiles, puisque nous ne sommes plus qu’un petit nombre à être présents et actifs ?
Avec la grande roue de la vie arrive bientôt le moment où tous les témoins ayant disparus, plus personne ne pourra dire, expliquer, exprimer, avec ses mots et sa sensibilité, ce qu’il aura vécu d’inexprimable, d’indicible, d’indescriptible.
Arrive le moment où plus aucun témoin de ce qui fut, ne pourra opposer un démenti formel aux truqueurs de l’histoire, aux maquilleurs de la réalité.
Arrive le moment où plus personne ne pourra décrire la mort rôdant autour de nous. Elle nous fixait, et de ses yeux cruels choisissait ceux qu’elle allait emporter avec elle dans un autre voyage, celui de l’éternel inconscience. Elle les prenait alors insidieusement, après que la famine ou les maladies aient accompli leurs œuvres, après qu’ils soient devenus de véritables squelettes dont l’étincelle de vie restant encore en eux ne se lisait plus que dans leurs yeux. Soit, complice des bourreaux, elle attendait avec délectation qu’ils meurent violemment sous les coups ou dans les fausses salles de douches transformées en usine de mort dont aucun mot n’est assez fort pour décrire l’intensité de l’horreur.
Arrive le moment où plus personne ne pourra dire : « J’ai vécu cela, j’ai vécu l’extrême de l’abomination humaine et tout ce qui est écrit sur la vie concentrationnaire, sur le génocide des juifs et des tziganes, sur cette volonté de les exterminer de la surface de la terre et d’en détruire toutes traces culturelles, tout ce qui fut dit et écrit sur certains hommes devenus bourreaux et indifférents à la mort de l’autre, est encore bien au dessous de l’exacte réalité ».
Arrive le moment, enfin, où, avec la disparition du dernier témoin, les descriptions de l’abomination humaine poussée à son paroxysme, rencontreront plus de scepticisme que d’oreilles attentives, plus de doutes que de convictions, plus d’indifférence que de compassion, si nous ne savons pas former pour l’humanité, les passeurs de mémoire de demain.
Arrive effectivement le moment où nos enfants pourront nous demander des comptes et nous poser, par delà nos tombeaux, la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indescriptible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister, étant d’une autre culture ou d’une autre religion que celles des tenants du pouvoir en place. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité ? Qu’avez-vous fait pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà la question que pourraient poser nos enfants lorsque nous ne serons plus là si nous ne savons pas passer, à temps, le relais de la mémoire.
Fallait-il, comme l’on fait certains, dès le retour, s’appesantir sur la quotidienneté de la vie concentrationnaire au point d’abreuver leurs auditoires d’anecdotes cruelles qui risquaient, au fil du temps de rejoindre la banalité, mère de l’indifférence ?
Fallait-il revivre, avec nos interlocuteurs, certains détails de ce cauchemar comme si nous avions vécu une épopée, comme si ce fut le seul moment glorieux de notre vie ?
Fallait-il nous placer en héros, alors que nous n’étions que des victimes ?
Ou ne fallait-il pas plutôt revivre tous les jours, dans l’action permanente, la pensée de Sartre lorsqu’il a écrit, je cite : « On ne te demande pas ce qu’on t’a fait, mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait ». Ce qui peut s’exprimer aussi par : « Tu ne dois pas te limiter à nous décrire la quotidienneté des camps, puisque l’expérience des uns ne sert quasiment jamais aux autres, mais tu dois utiliser cette quotidienneté pour aider les hommes à vivre mieux, à leur apprendre à vivre ensemble, puisque vivre ensemble est leur destin commun »
La survie quotidienne nous a enseigné ce que plusieurs vies mises bout à bout, n’auraient pas réussi à nous apporter. Et c’est cet enseignement-là que nous avons le devoir et même la mission de transmettre afin que ceux auxquels nous nous adressons, puissent devenir à leur tour, des passeurs de mémoire.
Patrimoine de l’humanité, de quelle nature est cette Mémoire, en quoi consiste-elle ? Bien qu’Auschwitz fut un lieu d’extermination essentiellement des juifs et des tziganes, je pense avec Paul Ricœur que « les victimes d’Auschwitz sont par excellence les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’histoire ». C’est donc au nom de toutes les morts injustes, au nom de toutes les victimes des génocides commis dans l’histoire du monde, que nous, les témoins, puis ceux qui nous succèderont, doivent et devront s’exprimer, afin de participer à la construction de l’avenir.
C’est au nom des millions de morts de la traite des noirs, des centaines de milliers d’Arméniens massacrés au début du siècle dernier, des six millions de victimes de la Shoah, mais aussi des victimes des trente deux génocides décomptés depuis la fin de la dernière guerre mondiale, au Cambodge, en Afrique du Nord et en Afrique noire où l’horreur du Rwanda n’avait rien à envier à celle d’Auschwitz puisqu’en cent jours il y eut un million de morts, c’est au nom de toutes ces victimes que les témoins, pour éveiller la conscience des hommes, doivent effectuer cet indispensable « travail de mémoire ».
Devant la vitesse avec laquelle nos rangs s’éclaircissent, devant le triste constat que nombreux de ceux vivant encore, vieux et souvent malades, peinent maintenant pour mener le combat, car c’est bien d’un combat dont il s’agit, une interrogation fondamentale ne cesse de se poser à nous : à qui et comment doit-on passer le message afin qu’il ne s’enlise pas dans les méandres de l’oubli ?
A qui, effectivement, doit-on de façon privilégiée passer ce relais ? Vers qui doit-on nous tourner pour trouver ceux qui demain, feront le travail de Mémoire tout en restant crédibles, bien qu’ils n’aient vécu aucun épisode dramatique ?
Plusieurs voies nous sont offertes. J’ai choisi, quant à moi, et je sais ne pas être le seul à avoir fait ce choix puisque nombreux sont encore ceux qui le font depuis longtemps et souvent beaucoup mieux que moi, j’ai choisi de m’adresser aux enfants des écoles pour leur apporter tout ce que j’ai appris là-bas sur la vie et ses valeurs.
J’essaye, à travers cette mémoire, de leur transmettre les valeurs humaines que m’a enseignées la souffrance de tous mes compagnons.
J’essaye de les intéresser à ce « travail de mémoire », qui, comme l’a dit Paul Ricœur « ne sert pas à ressasser de vieilles choses, mais à mettre le passé obsédant et traumatisant à distance, à l’empêcher de corrompre le présent. A ce travail qui permet de se tourner vers l’avenir car il retourne la mémoire en projet ».
Plus simplement je leur dis « on ne vous demande pas de pleurer parce que nous avons pleuré, ni de souffrir parce que nous avons souffert, mais de tout faire pour que les hommes ne souffrent et ne pleurent à nouveau ».
Notre mission n’est pas de ressasser sans cesse tout ce que nous avons vécu, cela ne servirait pas à grand-chose, mais de parler avenir lorsqu’on évoque les camps.
Et que doit-on leur dire lorsqu’on intervient auprès d’eux ?
Depuis près de vingt ans je consacre tout mon temps aux enfants des écoles et fréquemment je me pose cette question devenue récurrente : « Qu’ai-je appris là-bas qui vaille la peine d’être transmis à ces enfants afin qu’à leur tour ils puissent le transmettre aux autres ? Ai-je plus de choses à leur dire que leurs enseignants ou leurs parents ? Qu’ai-je à leur apprendre qui puisse leur donner sur leur propre nature et sur celle des hommes en général, un éclairage particulier ? »
A cette essentielle question, j’ai tenté d’apporter quelques éléments de réponse.
Tout d’abord je leur explique que les bourreaux sont des hommes ordinaires, comme nous le sommes nous-mêmes et ne sont pas génétiquement programmés pour faire tout ce qu’ils font. Si j’utilise le présent en parlant des bourreaux c’est que je veux parler de tous les bourreaux et pas seulement des SS qui sévissaient à Auschwitz.
Tous les hommes ordinaires, s’ils se laissent entraîner, endoctriner, par une idéologie d’exclusion et de rejet de l’autre, peuvent devenir des bourreaux si les théoriciens de telles idéologies savent flatter leur ego et faire grandir à leurs yeux leur petitesse. Ils deviennent alors des tueurs qui font, du mieux qu’ils peuvent ce qu’ils considèrent comme un travail. Car pour les SS, archétypes mêmes des bourreaux, c’était accomplir un travail que tuer dans la journée, sans aucun état d’âme et sans regret, comme on tue des insectes ou des bêtes nuisibles, des centaines de personnes sans s’émouvoir devant des pleurs d’enfants, sans faiblir devant la détresse des parents dont ils massacraient la famille. La plupart d’entre eux le faisaient sans plaisir particulièrement sadique, ils faisaient tout simplement un travail, travail pour l’accomplissement duquel ils avaient été formés, et cette indifférence-là, était encore plus monstrueuse.
Notre mission de témoin est de montrer que tous les hommes, comme disent les bouddhistes, portent en eux l’ombre et la lumière. Le travail que nous devons accomplir tous les jours, inlassablement contre la barbarie, commence par un travail sur nous-mêmes. Nous devons enrichir en la faisant plus éclatante, la lumière qui est en nous, tout en rendant plus grise l’ombre qui nous habite. Devenir un bourreau n’est pas toujours l’apanage de l’autre, puisque nous sommes toujours l’autre de quelqu’un.
Développer cette lumière c’est surtout donner à l’Autre, à tous les autres, plus d’importance qu’à nous même, c’est avoir envers tous les hommes, seraient-ils nos ennemis, le respect de leur dignité. Cela nous l’avons appris là-bas.
Nous avons appris aussi à lutter contre la haine, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa forme. Cette haine, parfois insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Cette haine, qui hante parfois la vie d’anciens déportés et fait d’eux d’éternelles victimes, et de leurs bourreaux des vainqueurs triomphants. Chassons donc la haine que nous pourrions avoir en nous, même envers ceux qui nous ont fait tant souffrir, chassons-la pour que nous restions des membres à part entière de la communauté humaine et que nous devenions les vainqueurs de nos tortionnaires. Tentons de faire nôtre la pensée du Dalaï-Lama : « le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour ».
Chasser la haine qui pourrait naître en nous, ne réclamer aucune vengeance, c’est le premier pas vers le pardon qui se résume, tout simplement : « par être en paix avec soi-même ». Ce pardon n’a rien de mystique et n’est pas accordé pour gagner un quelconque paradis post-mortem. Il n’a même que faire du bourreau puisqu’il ne s’agit que d’un sentiment personnel, presque d’un don de soi envers soi, un cadeau que l’on fait à soi-même, alors qu’aucun tortionnaire n’en fait à ses victimes.
Lorsque j’évoque le pardon, sujet oh combien brûlant pour certains de nos compagnons d’infortune, ce n’est, bien sûr, pas d’oubli dont je veux parler car oublier les victimes serait les faire mourir une deuxième fois. Ce pardon refusé énergiquement par certains, attitude que je respecte totalement même si elle n’est pas la mienne, a fait l’objet de nombreux exposés philosophiques. Je ne vais pas maintenant vous en parler en détails comme je le fais presque toujours lorsque j’interviens dans des classes de Terminales. Je voudrais simplement poser quelques jalons pour  apporter des éléments explicitant mon cheminement et citer quatre penseurs dont le dernier est, de loin, mon préféré :
-         Pour Jankélévitch, le pardon est impensable pour deux raisons essentielles. D’une part le bourreau ne s’excusant pas, n’implorant pas notre pardon, pourquoi alors le lui donner ? D’autre part seules les victimes pourraient pardonner ; puisqu’elles ne sont plus là pour le faire, le pardon, selon lui, est donc du domaine de l’impossible.
-         Jacques Derrida, pour faire court, pense qu’il y a des actes impardonnables, et parce qu’ils sont impardonnables ce sont les seuls qui méritent d’être pardonnés. Il dit même, dans l’excellent article qu’il a écrit dans feu « Le Monde des Débats », que s’il fallait attendre une reconnaissance ou un remerciement de la part du bourreau auquel on accorde son pardon, ce ne serait plus un pardon puisque le vrai pardon ne doit rien exiger en retour. Il développe dans cet article un aspect fondamental de cette notion philosophique : « il n’y a pas d’incompatibilité entre pardonner au bourreau et le poursuivre en justice pour le punir des actes qu’il a commis ».
-         Pour Edgar Morin le pardon est indispensable car il faut cesser le cycle infernal « vengeance-punition ». « Pardonner, - dit-il, et je le cite, - c’est résister à la cruauté du monde et faire un pari sur la régénération de celui qui a failli, c’est espérer la conversion au bien, de celui qui a commis le mal, et surtout, pardonner c’est rester un être humain ».
-         Et, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler de pardon, je crois utile de vous rappeler une pensée du Mahatma Gandhi que j’essaye de faire mienne : « Si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle ». Or ne voulons-nous pas, au contraire, que les êtres humains cessent d’être aveugles face aux malheurs du monde ?
-         Enfin, laissez-moi vous confier ma conviction personnelle : « Etre en paix dans son cœur et n’avoir aucune haine envers son tortionnaire, c’est le refus de la victimisation et de l’instrumentalisation de sa souffrance, c’est la victoire de la victime sur son bourreau ».
Ne pas être habité par la haine, être quiet avec soi, du moins sur ce sujet, même si cela les étonne est utile aux enfants, mais cela n’est pas rester les bras ballants et accepter sans réagir toutes les formes de violence et d’exclusion. Le combat pour la liberté c’est aussi et surtout débusquer le fanatisme partout où il se terre, partout où il est en embuscade se tenant prêt à l’attaque. Fils de la haine, dont souffrent toutes les victimes, le fanatisme, de quelque nature qu’il soit, doit être combattu sans relâche.
Méfions-nous également des certitudes dont l’exacerbation mène au fanatisme. « Lorsque la foi devient haine, - a écrit Amin Maalouf - bénis soient ceux qui doutent ». Méfions-nous de tous ceux qui clament des vérités et assènent des certitudes, car ce sont elles « qui rendent les hommes cruels » (Anatole France). Méfions-nous des certitudes qui peuvent générer tous les excès comme celui qui, en février 1942, à Wansee, dans la banlieue de Berlin, a défini les bases de la « solution finale » : l’assassinat programmé, intelligemment imaginé de douze millions de Juifs, nombre estimé par les SS s’ils gagnaient la guerre. L’assassinat de douze millions de personnes, femmes, enfants, vieillards, parce qu’ils avaient commis le simple pêché de vivre, le simple pêché d’exister. L’intelligence sans conscience peut amener les hommes à construire des chambres à gaz et des fours crématoires, peut les amener à commettre les actes de barbarie d’Oradour sur Glane et tous les crimes génocidaires recensés dans le monde.
La vie concentrationnaire nous a appris aussi, et nous devons transmettre cela aux enfants comme une espèce de règle de vie dont ils hériteraient, que les hommes devraient être solidaires les uns des autres et se sentir concernés par toutes les injustices qui arrivent à l’un d’entre eux. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ». Et lorsqu’en 1968, à Paris, les étudiants luttant contre les mouvements d’extrême droite qui stigmatisaient l’origine allemande de certains de leurs leaders juifs, lorsque ces étudiants scandaient dans les rues : « nous sommes tous des juifs allemands », ne disaient-ils pas alors la même chose que ce professeur à ses élèves africains ?
Le poète, mon regretté ami René-Louis Laforgue, ne pensait-il pas aussi que la solidarité entre les hommes était indispensable à l’Art de vivre ensemble, lorsqu’il chantait dans le Grand Manitou à peu près cela :
         « Dans le monde des racistes anti-noirs, je me sens un petit noir,
         « Dans le monde des anti-arabes, je me sens un petit arabe,
         « Dans le monde des antisémites, je suis un  petit juif »
Parlant de cette solidarité que doivent entretenir entre eux tous les hommes, nous disons aux enfants qu’il faut sans cesse lutter contre les injustices et contre le rejet des autres. Nous les invitons à combattre l’inacceptable et à s’engager chaque fois que la liberté des hommes est menacée. N’est-on pas toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ? Cette solidarité, indispensable à l’Art de vivre ensemble, l’ayant apprise là-bas, nous devons la transmettre aux autres.
Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.
Et puis, une fois libérés de ce bagne, toute notre espérance s’est alors portée sur la vision d’un monde meilleur dans lequel l’homme cesserait peu à peu d’être un loup pour les autres hommes. Certes, actuellement, alors que les communautarismes se réveillent, que pour certains hommes la vie des autres est indifférente, les fanatismes semblent triompher, mais je veux croire que si nous faisions tout pour cela, si nous nous battions pour cette cause comme nous nous battions là-bas pour survivre, et surtout si nous savons transmettre aux enfants notre foi en un monde meilleur, l’humanité pourrait être autre que celle que nous connaissons.
Malgré la difficulté d’une telle tâche, l’espérance qui porte en elle la fécondité puisqu’elle est le féminin d’espoir, permet tous les projets d’avenir. En cet avenir idyllique il nous faut croire, même s’il peut nous paraître impossible et sombre, même s’il peut sembler, a priori, irrémédiablement perdu, même si pour certains, il n’est qu’une utopie. « Tout est difficile, a dit le Mahatma Gandhi, mais tout peut être fait ».
Ainsi les enfants que nous approchons deviendront des passeurs de mémoire. Par leur exemple, par la mission dont ils se sentiront investis, ils pourront peu à peu vaincre la barbarie qui se cache au fond des hommes.
Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, ils se sont trompés, et avec nous ils ont échoué.
Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, un jour, tous les bourreaux.
Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous essayons d’utiliser pour le bien de l’humanité tout le mal qu’on nous a fait et surtout, et surtout nous prouvons que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.
 
Je vous remercie pour votre bienveillante attention
 
 
Sam Braun le 2 octobre 2004
par Sam Braun publié dans : sambraun
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