La libération par le verbe
Cette année, alors que nous commémorons le soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis, alors qu’est enfin reconnu le « travail de mémoire », travail indispensable si nous voulons tirer les leçons du passé pour qu’elles soient utiles à la construction des jours à venir, je voudrais évoquer devant vous, ce que fut le retour pour un grand nombre d’entre nous, tout en me référant, bien sûr à ce que fut le passé.
Il y a 62 ans, en 1943, des miliciens français à la solde de la Gestapo nazie, ont fait irruption, à 6h30 du matin, dans notre appartement de Clermont-Ferrand. Ils venaient arrêter mon père comme ils emprisonnaient tous les Juifs du seul fait de leur naissance. La famille était là, presque au grand complet, mon père, ma mère, ma petite sœur de 10ans1/2 et moi qui venais d’avoir seize ans. Le chef de la horde, car c’est de cela dont il s’agissait, bien qu’il n’en n’avait pas reçu mission de ses supérieurs, a décidé « d’embarquer tout le monde ». Tels furent ses propres mots qui resteront jusqu’à la fin de ma vie, incrustés dans ma mémoire laissant une cicatrice qui ne s’effacera jamais. Je ne me souviens plus de son visage, je ne me souviens plus de son regard, mais j’entends encore ses mots, prononcés d’une voix métallique, froide et indifférente : « on va embarquer tout le monde »..
Alors a commencé pour nous l’indicible. A la prison de Clermont-Ferrand, à Drancy, dans les wagons à bestiaux, sur la rampe en béton d’Auschwitz-Birkenau, nous avons été plongés dans un univers infernal. Nous étions sur une autre planète, dans un autre monde où le concept d’humain n’existait plus puisque pour eux nous étions des sous-hommes qui avaient commis le pêché de vivre. Nous étions moins que des animaux puisque ceux-ci ont un statut, celui d’animal, celui de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Nous, nous n’étions rien, pour eux nous n’appartenions à rien si ce n’est à des espèces de parasites qu’ils pouvaient, qu’ils devaient même éliminer comme tels, pour être en accord avec leur idéologie génocidaire.
Dès notre arrivée à Auschwitz, mes parents et ma petite sœur avec 760 personnes, femmes, enfants vieillards, ont été assassinés, dans des salles de douches, fausses salles de douche transformées en usine de mort, qui au lieu de l‘eau salvatrice, de l’eau qui nettoie et purifie, distillait un gaz mortel, le Zyklon B.
Quant à moi, j’ai vu ce qu’un enfant de seize ans n’aurait jamais du voir :
J’ai vu des corps souffrir
J’ai vu des corps mourir
J’ai vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort
J’ai vu des meurtriers tuer sans plaisir, comme cela pour s’occuper
J’ai vu la bête que certains hommes portent en eux se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire en toute impunité
J’ai vu l’insoutenable
J’ai vu l’incommunicable
J’ai vu l’horreur
J’ai vu l’épouvante,
J’ai même vu les yeux de la mort.
J’ai vu aussi l’indifférence dans le regard des passants que croisait, au départ de Drancy, l’autobus chargé de femmes et d’enfants en larmes, autobus qui partait décharger sa cargaison humaine dans des wagons à bestiaux sans air, sans lumière. Ces passants avaient un regard d’aveugle ! Ils étaient absents, indifférents à ce qui les entourait et se détournaient même pour ne pas nous voir comme pour chasser de leur conscience, l’histoire dans laquelle ils ne voulaient pas entrer !
J’ai vu tout cela et beaucoup plus encore mais je n’ai rien pu dire, je n’ai rien pu exprimer, je n’ai rien pu expliquer durant quarante années !
« Au début était le Verbe », peut-on lire dans l’Evangile de Saint-Jean, au début était le verbe puisque l’homme est, symboliquement né libre et que la parole témoigne de sa liberté, mais le Verbe, celui qui m’aurait sans doute soulagé, était impossible à prononcer ! La parole qui tout à la fois libère et est le témoin de la liberté, la parole restait enfouie au fond de moi. Et par cette non-parole, je demeurais, dans mon subconscient, toujours là-bas, dans la plaine de Haute-Silésie, là-bas dans les baraquements de Bùna-Monowitz, là-bas, bagnard à l’usine de l’I.G. Farben Industrie.
Quarante ans, il a fallu quarante années pour qu’enfin je puisse me libérer, puisque l’être humain n’est vraiment libre que lorsque la parole, que lorsque le verbe le sont également.
Très fréquemment, dans les écoles et lycées où depuis seulement vingt ans je vais parler de la liberté et du respect de la dignité que l’on doit à chaque être humain, des élèves me prient de leur expliquer les circonstances de ma libération. Quand ai-je connu la liberté, me demandent-ils. Je suis alors bien embarrassé pour leur répondre avec exactitude, car je ne sais pas très bien quand celle-ci a eu effectivement lieu.
Ai-je été libéré le jour où au début du mois de mai 1945 j’ai été arraché des griffes de mes tortionnaires ? Ai-je été libéré ce jour-là, où n’était-ce pas seulement les chaînes entravant mon corps qui furent dénouées ?
Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir, en descendant du wagon de marchandises sur lequel nous étions entassés, d’avoir ressenti la moindre émotion. J’étais tel un automate, les SS pouvaient faire de moi ce qu’ils voulaient, tout m’était indifférent. Je m’attendais à ce qu’ils mettent fin à mon cauchemar par un coup de révolver comme ils le faisaient pour tous ceux qui, à bout de force ne pouvaient plus suivre la longue colonne de la Marche de la Mort. Je m’attendais à clore, sur ce quai de gare, le plus pénible épisode de ma courte vie et je ne réagissais pas, laissant à mon destin le soin de décider de mon sort.
Alors que je pensais aller vers la mort et partager le sort de mes parents et de ma petite sœur, une fois le convoi reparti, les SS qui m’avaient fait descendre du train avec une centaine de compagnons malades, ont enlevé leurs uniformes, ils n’étaient pas SS du Reich, mais des résistants tchécoslovaques ! Je m’attendais à trouver la mort et c’était la vie qui, de façon on ne peut plus romanesque, m’accueillait en son sein
J’étais apparemment libre après presque deux ans d’inqualifiable épouvante, mais je ne ressentais pas l’intense bonheur, la joie débordante, la plénitude que la liberté aurait du me procurer.
Au camp de Bùna-Monowitz, dans mes rêves diurnes les plus fous je vivais dans mon imaginaire, avec intensité, le jour où je sortirai de l’enfer. J’imaginais que j’allais ressentir une intense et incroyable émotion. J’imaginais que les portes allaient s’ouvrir, que les miradors seraient enfin vides, que les fils de fer barbelés ne seraient plus électrifiés, que les SS ne seraient plus là avec leurs mitraillettes et leurs matraques. Je m’imaginais sortant du camp et accueilli avec des démonstrations de joie par les soldats russes dont, depuis deux mois le bruit des canons se rapprochait de nous. J’imaginais alors que l’inqualifiable oppression dans laquelle je vivais, allait se déchirer d’un seul coup et que la liberté allait me rendre ivre de bonheur. Mais sur ce quai de gare, il n’en fut rien. Je n’étais pas malheureux bien sûr, mais je n’étais pas heureux non plus. L’imaginaire qui me donnait le bonheur de rendre par le rêve, ma libération réelle, ce jour-là, ce bonheur n’était pas au rendez-vous.
Sans aucune émotion je me suis laissé emporté par les infirmiers après qu’avec grande douceur, ils m’aient mis sur un brancard. Certes j’étais épuisé, je n’en pouvais plus, mais je ne ressentais rien parce que je n’étais pas encore libre. Mon corps était libéré mais, malgré la gentillesse des infirmières et des médecins de l’Hôpital Bulovska de Prague, j’étais toujours en détention, je n’étais pas encore un homme libre.
Il m’a fallu attendre quarante ans, quarante ans d’une longue maturation, d’un incessant travail sur moi-même, pour que je puisse utiliser le verbe et expliquer ce qui fut, pour que je puisse retrouver la parole et à travers elle, me sentir enfin libre. Ce n’était pas la parole perdue que je retrouvais ainsi après quatre décennies, mais la parole enfouie que je pouvais mettre au grand jour, celle qui lève les inhibitions, celle qui est libératrice.
La liberté, j’ai commencé à l’approcher le jour où pour la première fois j'ai pu parler dans une école à de jeunes adolescents. C'est-à-dire le jour où la parole et le verbe ont été enfin possibles.
Certes je ne manquais pas de gaîté, je savais rire, me distraire, manier l’humour et l’ironie parfois, mais tout cela n’était qu’apparence, n’était qu’effort de sociabilité. Les horreurs du camp que j’essayais d’occulter, ne faisaient en fait que s’enfouir pour brutalement ressurgir sous forme d’insomnie et d’angoisses, lorsque dans l’intimité de ma solitude toutes les images me revenaient en mémoire. Pour mes proches et mes amis je paraissais libéré, mais j’étais toujours au camp de Bùna-Monowitz que je ne pouvais pas évoquer dans mon souvenir sans que mon visage ne soit inondé de larmes.
Et puis, il y a vingt ans, sous l’impulsion d’une de nos amies, professeur d’histoire dans un grand lycée parisien, j’ai accepté de venir expliquer à des élèves de Terminale, à travers mon propre vécu, les ravages engendrés par le racisme, l’antisémitisme et la mise à l’index de l’autre pour la seule raison de sa culture, de sa religion ou du lieu de son origine. Pendant deux bonnes heures, avec notre ami Pierre Vagnon, ancien déporté de Buchenwald-Dora, nous nous sommes l’un et l’autre donné la parole comme parfois se parlent deux instruments de musique au sein d’un orchestre symphonique, chacun répondant à son tour aux questions posées par les élèves. Deux heures d’un formidable parcours qui nous a montré le chemin de la liberté. Difficile chemin initiatique qui fut, me concernant, le début d’un long travail qui, me transportant de collèges en lycées m’a permis, en refusant l’instrumentalisation de mon état de victime, en reconnaissant que j’avais vis-à-vis des êtres humains plus de devoirs que de droits, en faisant volontairement revivre, sans les diaboliser, les images de mon passé, de devenir le vainqueur de mes tortionnaires.
C’est alors que peu à peu j’ai pris conscience de l’influence libératrice du verbe lorsqu’il s’exprime sans contrainte.
Reste bien sûr la grande question à laquelle je ne sais que répondre : « Pourquoi m’a-t-il fallu quarante années pour libérer le verbe alors que d’autres ont pu le faire immédiatement ? Pourquoi certains ne parlent toujours pas et restent enfermés dans leur mutisme, dans leur douleur qu’ils n’arrivent pas à partager avec les autres ? ». Une analyse psychanalytique pourrait, peut-être nous éclairer sur ce point, mais pour ma part je ne le peux pas et laisse cette question à votre réflexion.
Je voudrais brièvement vous conter deux anecdotes qui, me concernant, témoignent de la fonction libératrice de la parole.
Au camp nous recevions le matin une tranche d’environ deux cents grammes d’un pain à la mie noire, lourde, collante et dans laquelle il m’est arrivé de trouver des copeaux de bois. Un jour, malgré ma faim, j’en avais gardé sous ma loque de chemise un petit morceau pour le manger plus tard, sur le chantier. Il faisait très froid et les civils qui travaillaient au même endroit que moi, avaient fait un brasero pour se réchauffer les mains. Le Kapo et le SS étant absents, les ouvriers m’ont fait signe de m’approcher du feu. J’ai alors pris le petit morceau de pain que j’avais précieusement gardé et le piquant sur une tige de fer, je l’ai fait griller sur les braises. Puis comme un damné, alors qu’il était encore chaud, je l’ai englouti avec une telle avidité que les ouvriers me regardaient fascinés. Ce pain chaud, dont la mie était presque gluante, m’a rendu tellement malade que pendant près de soixante ans l’odeur même du pain grillé m’était insupportable, réveillant des souvenirs que je voulais effacer, faisant revivre Auschwitz contre ma volonté. Et puis il y a trois ans, mon épouse prenant sa retraite, je fus tout heureux à l’idée de faire avec elle ce que nous n’avions quasiment jamais pu faire en dehors des vacances : partager ensemble le petit déjeuner. Et quel ne fut pas mon étonnement le matin où je me suis surpris faisant griller, machinalement, sans y penser, mes tranches de pain dans le toasteur pour les déguster avec grand plaisir.
Quant à la deuxième anecdote elle est très récente, puisqu’elle n’a pas huit jours. Depuis 62 ans je vivais tous les 12 novembre, date de mon arrestation, dans une angoisse épouvantable où tout, entièrement tout me revenait en mémoire, me laissant dans un état psychologique que je vous laisse le soin d’imaginer. Cette année, dimanche dernier pour être précis, je me suis réveillé en prenant conscience avec étonnement que la journée précédente, le 12 novembre, pour la première fois depuis ma libération, je l’avais vécue sans même m’en rendre compte, sans y penser un seul instant !
Si j’ai pu ainsi faire griller mon pain le matin et le manger avec plaisir, si j’ai pu vivre un 12 novembre comme tous les jours de l’année et sans résurgence du passé, c’est que je suis maintenant véritablement libre. Si je suis ainsi libre c’est grâce au verbe qui m’a enfin libéré en me permettant d’expliquer tout ce que j’avais vécu, sans passion, ni émotion excessive.
Oui la parole est libératrice, elle lève les inhibitions, c’est pourquoi je dois un grand remerciement à tous les collégiens et lycéens qui depuis 20 ans m’ont aidé, par la qualité de leur écoute à sortir du camp et à fermer psychologiquement et de façon définitive les portes d’Auschwitz.
Sam Braun
Paris le 19 novembre 2005