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Lundi 5 décembre 2005

Au Monument aux morts de Auschwitz-Birkenau

 

 

 

 

 

 

Mes amis, malgré tout le désir que j'avais depuis plus d'un an d’être avec vous aujourd’hui, je n’ai pu vous accompagner dans ce voyage initiatique, ma santé, me l’a interdit.

 

Jean-Pierre qui a beaucoup œuvré pour la réussite de ce voyage commémoratif, a accepté de me prêter sa voix.

 

J'aurais aimé être avec vous pour entendre, une fois de plus le vent souffler dans les allées du camp et revivre tout ce qu'il avait à nous dire, tout ce qu’il avait à nous raconter, lui qui a tout vu, tout entendu, tout perçu et peut, si on sait l'écouter mieux que l’entendre, nous décrire l'horreur absolue.

 

J'aurais voulu être avec vous pour écouter toutes les pierres restituer l'angoisse, les plaintes, les cris de chacun de ceux qui allaient mourir et dont les voix se sont incrustées en elles pour resurgir et raconter Auschwitz. Vous avez lu aujourd’hui le vrai livre d’histoire de ce lieux rougit par le sang des martyrs, livre qui n’était jusqu'alors dans l’esprit de la majorité d’entre vous, qu’un dramatique livre d’images.

 

J'aurais voulu être avec vous pour revivre la mort de tous ceux qui ont été sacrifiés sur l'autel de la barbarie parce qu'ils étaient d'une autre religion, d’une autre culture et trouvaient leurs références éthiques dans un autre creuset que l’idéologie nazie..

 

J'aurais voulu être avec vous, car seul je n'en ai plus le courage, pour faire avec ma mère, mon père et ma petite soeur, pour faire avec eux et avec les 760 personnes de notre convoi qui ont été massacrés le soir même de notre arrivée, leurs derniers pas d'êtres vivants.

 

J'aurais voulu être avec vous, non pour faire le deuil de ceux qui sont morts ici, car ce deuil-là je ne veux pas le faire, mais pour évoquer dans le silence, la mémoire de tous ceux que personne ne pleure car personne ne leur a survécu. Morts sans cercueil, sans linceul, sans rien. Morts sans souvenir.

 

La sélection, à l’arrivée du train, qui m'a permis de survivre près de deux années, était aléatoire, sans critères particuliers sauf celui, peut-être de paraître assez solide pour être utile à l'effort de guerre du Reich. Et cette sélection, autant qu'il m'en souvienne, se faisait dans le mépris plutôt que dans la haine. On lisait l’indifférence dans le regard de ceux qui choisissaient ceux qu’ils allaient assassiner tout de suite, et ceux à qui ils accordaient un sursis. 240 personnes sur le millier que composait mon convoi ont bénéficié de ce sursis et ont été sélectionnées pour travailler. Près de deux ans plus tard, après la marche de la mort, nous n’étions plus que 40 survivants. Les coups, la faim, la maladie, la terrible épreuve de la marche forcée lorsque nous avons évacué le camp et erré sur les routes durant quatre mois gardés par les SS et les chiens en ne mangeant presque rien si ce n’est l’herbe des prés, en ont tué 200. Certains tombaient, épuisés, soit sur le chantier de l’usine, soit sur la place du camp, lors des interminables appels, soit lors de la marche de la mort. Ils s’affaissaient en tombant, comme des poupées de chiffon.

 

Je vous aurais aussi parlé de ces morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, de ces êtres au même visage, au même regard, aux yeux sans expression, enfoncés bien loin dans leurs orbites et qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles. Ils ne pensaient pas survivre un jour de plus, un bref instant de plus, car la Mort était toujours-là, présente à nos côtés et rodait autour de nous.

 

Je vous aurais parlé de tout ce dont je ne parle jamais et que seuls les pierres et le vent d'Auschwitz, avec votre chaleureuse présence, auraient libéré de ma mémoire. Lourde charge de soixante années !!

 

Mais je vous aurais dit aussi que les bourreaux, presque tous les bourreaux que j'ai rencontrés dans le camp de Buna-Monowitz, à 6 kilomètres d'ici, ou à l'usine de l'IG Farben, étaient des êtres ordinaires comme nous le sommes  nous-mêmes. Ils assassinaient le jour des centaines de personnes dans la plus totale indifférence, et redevenaient le soir des pères attentifs et des maris modèles. S’ils n'étaient pas génétiquement prédisposés à faire tout ce qu’ils ont fait, ils furent, par contre programmés par un endoctrinement, une idéologie mortifère qui a fait d’eux des machines à tuer avec la conscience du travail bien fait.

 

Pour eux, les juifs, les tsiganes n'appartenaient pas à l'humanité. Ils pouvaient les éliminer comme on tue les insectes, et observaient même leur agonie en regardant par les hublots des chambres à gaz. Ils faisaient tout simplement leur travail au service duquel ils mettaient intelligence et méthodes. Méfions-nous de l’intelligence lorsqu’elle est isolée, car sans conscience, elle ne nous protège pas de la barbarie.

 

Lorsque ce soir de retour chez vous, vos enfants ou vos petits enfants vous demanderont de leur décrire ce que vous avez vu aujourd’hui à Auschwitz, s’ils vous demandent ce qui vous restera de cette journée, qu’allez-vous leur dire ? Qu’allez-vous faire de l’émotion qui vous a étreint durant ces courtes heures ? Comment allez-vous dépeindre l’éternité des minutes concentrationnaires ? Qu’allez-vous leur dire, alors que par votre seule présence, vous êtes devenus maintenant des « passeurs de mémoire » ?

 

Vous leur direz que vous avez approché l’innommable, l’indicible. Vous leur direz que Auschwitz est et doit rester le symbole d’un génocide dont la particularité était que les victimes, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, devenaient « matière première’ ». Vous leur expliquerez ce que les bourreaux faisaient des cheveux, des dents en or, des alliances dont ils dépouillaient les morts et ce qu’ils envisageaient de faire avec la graisse qui sortait des fours crématoires.

 

Vous leur direz aussi et surtout que les bourreaux étaient des hommes ordinaires comme ils le sont eux-mêmes et comme nous le sommes également.

 

En leur expliquant tout ce que vous avez vu et vécu durant cette journée, vous leur direz que leur premier devoir sera de se méfier d’abord d‘eux-mêmes. Le bourreau qu’ils devront combattre et pourchasser inlassablement, toute leur vie, tout en restant vigilants à ce que feront et diront les autres, est celui que, comme tous les hommes ils portent au fond d’eux-mêmes.

 

Nous sommes tous, certes, ombre et lumière et le ventre fécond évoqué par Brecht, dont pourrait rejaillir à tous moments la bête immonde, ce ventre pourrait être notre propre ventre si, un jour, baissant notre garde, nous cessions d’avoir pour l’autre, tous les autres, le respect de leur dignité.

 

Et puis je vous demande, à tous, que vous soyez de culture juive ou que vous ne le soyez pas, je demande à tous, ce soir, de retour chez vous, de chasser votre tristesse, de reléguer dans un coin de votre mémoire toute l’horreur que vous avez côtoyée aujourd’hui. Je vous demande à tous de laisser place à la vie et d’être heureux, malgré Auschwitz et tous les lieux de douleurs. Si les bourreaux, voulant détruire toute une culture ont assassiné des millions de gens, s’ils ont semé tant de tristesse et de désespérance, s’ils ont montré jusqu’où pouvait aller la violence aveugle et l’intelligence au seul service du mal, il faut qu’ils perdent devant la vie qui sera toujours plus forte que la mort.

 

 

                                                                                      11 octobre 2003

 

par Sam Braun publié dans : sambraun
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