Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs,
- Alors que les rangs des anciens déportés sont de plus en plus clairsemés,
- Alors que de-ci, de-là se font entendre les voix des négationnistes et autres truqueurs de l’histoire, maquilleurs de la réalité,
- Alors que nous sommes de plus en plus confrontés à la violence élémentaire, à la violence pour la violence et sans aucune autre finalité,
se pose la question de savoir si nous, anciens déportés, nous n’avons pas failli à notre devoir, ce devoir dont nous étions investis après les épreuves que nous avions subies.
Un jour, peut-être, nos enfants nous demanderont des comptes et, par delà même nos tombeaux, nous poseront la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indicible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité et pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà, Mesdames et Messieurs, la question teintée de reproches qu’ils nous poseront, même lorsque nous ne serons plus là si nous n’avons pas œuvré de toutes nos forces pour apprendre aux hommes le « vivre ensemble », ce simple « vivre ensemble » dont la notion même est étrangère à certains ?
Ayant souffert de racisme ou d’antisémitisme, c’est l’acceptation de la différence de l’autre qu’il nous fallait transmettre.
Ayant vu la violence se déchaîner contre nous, nous aurions du être les apôtres du pacifisme, non pas d’un pacifisme aveugle, mais d’un pacifisme clairvoyant qui regarde en face pour mieux les décimer, tous les dangers qui apparaissent à l’horizon de l’histoire,
Ayant été des sous-hommes, des üntermunschen, dans le regard de nos bourreaux il nous fallait apprendre aux hommes le respect que l’on doit à chacun, serait-il notre pire ennemi,
Ayant souffert d’enfermement c’est sans cesse, de la liberté que nous aurions du parler pour qu’elle devienne incontournable,
Ayant été méprisés et haïs par nos tortionnaires il fallait chasser cette haine, insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Ne pas être habité par la haine c’est rester tout simplement des hommes, c’est ne pas abandonner notre place dans la communauté humaine, c’est n’avoir aucun sentiment de vengeance, même envers nos bourreaux, mais c’est aussi réclamer une sentence sans faiblesse pour ceux qui ont commis le mal.
La vie concentrationnaire nous a appris aussi ce qu’aurait du être la solidarité que chaque individu devrait avoir à l’égard de l’autre. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ».
Cette solidarité humaine, indispensable à l’Art de vivre ensemble, ayant tant souffert de son absence, nous devons la transmettre aux autres, avec cette notion fondatrice « qu’on est toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ».
Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.
Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, avec nous, ils ont échoué.
Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, toujours, tous les bourreaux.
Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous, les anciens déportés des bagnes nazis, par notre présence même, nous devons utiliser pour le bien de l’humanité, tout ce que nous avons appris sur les hommes, et surtout montrer que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.
Je vous remercie
Paris le 25 avril 2008
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