Il y a soixante cinq ans se sont ouvertes, enfin, les portes d’un enfer où tant de compagnons sont morts après d’atroces souffrances, morts sans sépulture, morts que personne ne pleure car personne ne leur a survécu.
Soixante cinq ans ! C’est long soixante cinq ans, tu sais, mais à la fois c’est si court puisque le souvenir de tout ce que nous avons vécu là-bas, à Auschwitz, ne nous quitte jamais ! Tout ce qui maintenant est décrit dans les livres et appartient au passé, est notre présent quotidien. Si apparemment nous sommes tous redevenus des êtres normaux, nous ne le sommes que pour les autres car notre cœur ne cesse de saigner. Nos souffrances se sont un peu cicatrisées, mais la cicatrice qu’elles ont laissée reste pour nous si visible qu’elle nous fait encore bien mal, saigne souvent et même parfois pleure de grosses larmes de sang
C’est long, tu sais, soixante cinq ans, mais c’est si court quand on les vit toujours là-bas, en Haute Silésie où il faisait si froid.
Tu fus peut-être, toi qui m’entends, parmi ceux qui, à notre retour nous regardaient sans nous voir, nous entendaient sans nous écouter, n’avaient d’attention que pour les anciens résistants puisque pour toi nous n’étions que des « victimes civiles ». Certes nous n’avions pas, comme eux, combattu le nazisme, mais comme eux nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles.
Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avions tous tellement faim que nous marchions courbés comme des vieillards pour comprimer nos corps qui nous faisaient souffrir ; nous avions tous tellement froid avec nos vêtements légers de bagnard, que le vent qui soufflait tout le temps, nous glaçait jusqu’aux os ; nous avions tous tellement peur de la bestialité des SS et des kapos pour qui nous n’étions que des « stucks », des morceaux, que des sous-hommes, des « untermunshen », avec comme destin commun, celui de mourir après deux mois de ce régime innommable, ou de périr asphyxiés par le Zyclon B, dans une de leurs chambres à gaz.
Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avons tous vu des corps souffrir, nous avons vu des corps mourir. Nous avons vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort ou tuer, comme cela, pour s’occuper. Nous avons vu la bête, que certains hommes portent en eux, se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire, en toute impunité. Nous avons vu l’insoutenable. Nous avons vu l’incommunicable. Nous avons vu l’horreur. Nous avons vu l’épouvante. Nous avons même vu les yeux de la mort.
Là-bas nous étions tous les mêmes, tu sais et si certains d’entre nous ont été dès le retour, quelque peu oubliés, tout cela, maintenant, appartient au passé et nous pouvons enfin, d’une même voix, transmettre au monde notre message :
- Nous, anciens déportés des camps de concentration et d’extermination nazis, nous que l’organisation fasciste a piétinés, bafoués, humiliés, torturés, par l’espérance qui nous habitait - nous avons appris la valeur de la vie.
- Nous, que cette force aveugle, implacable, a voulu détruire en nous atteignant dans notre dignité, en souffrant mille morts - nous avons appris que l’intolérance animée par la haine poussée jusqu’à son paroxysme, pouvait ne connaître aucune limite.
- Nous qui avons été battus par la lâcheté de certains hommes rivalisant de violence devant les SS qui regardaient le spectacle avec indifférence ou perversité - nous avons appris la valeur de l’honneur.
- Nous qui étions entourés de pauvres malheureux, qui comme nous étaient faméliques à force d’avoir faim, morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, êtres aux mêmes visages, aux mêmes regards, aux yeux sans expression enfoncés bien loin dans leurs orbites, qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles - nous avons appris la valeur de l’amour.
- Nous qui avons assisté à la sinistre pendaison de nombreux compagnons - nous avons appris à vivre dans la douleur, leur détresse comme si elle était nôtre.
- Nous qui fumes témoins de la mort injuste de ceux qui étaient martyrisés non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, - nous avons appris à combattre le racisme et l’antisémitisme partout où il se terre, partout où il se cache.
- Nous qui partagions le martyr de tous ces résistants glorieux et souvent anonymes, de ceux qui avaient choisi de combattre l’arbitraire en sacrifiant leur vie pour le bonheur des autres - nous avons appris à lutter contre tous les totalitarismes.
- Nous pour qui chaque minute gagnée était une victoire pour la vie - nous avons appris le sens du combat et de la lutte pour la liberté.
- Nous qui ne parvenons pas à chasser définitivement de notre mémoire, malgré tous nos efforts, les images de l’enfer concentrationnaire - nous connaissons la force et les ravages de l’innommable barbarie.
- Nous qui supportions plus facilement notre propre souffrance que la souffrance des autres - nous avons appris la valeur de la fraternité.
- Nous, que l’idéologie nazie voulait déshumaniser en nous interdisant le simple droit de vivre, le simple droit d’exister, nous avons vaincu les bourreaux en glorifiant la vie.
- Nous tous, anciens déportés, qui en 1945, lors du retour des camps de la mort espérions pour nos enfants une vie exempte de barbelés, nous tremblons pour l’avenir de l’humanité devant le nombre sans cesse grandissant de miradors qui, comme des champignons vénéneux, poussent partout dans le monde.
Ayant appris la valeur de la vie qui doit être toujours plus forte que la mort, le danger des certitudes générant tous les fanatismes, le sens de la liberté et de la compassion pour tous ceux qui souffrent, le respect de la dignité que chacun doit à tous, seraient-ils nos plus grands ennemis, ayant appris la vertu de l’espérance, l’importance enfin de tous les êtres humains quels que soient leur culture, leur croyance et leur lieu d’origine, les anciens déportés des bagnes nazis, forts de leur expérience de vie, implorent tous les êtres de bonne volonté de se lever pour que tous ensemble, avec notre bâton de pèlerin comme seule arme et comme viatique, l’Amour de l’humanité, nous menions une chasse sans faiblesse à l’intolérance, au rejet de l’Autre du seul fait de sa croyance religieuse ou du lieu de son origine, pour venir un jour à bout de l’obscurantisme, du dogmatisme, de la violence et de la haine.
Bien que souvent tu hésites devant le chemin à prendre, bien que parfois tu t’aventures sur des routes dont la dangerosité nous inquiète, bien qu’il t’arrive de prêter une oreille complaisante au chant des sirènes de la violence et de la haine, ce message est pour toi, jeunesse sacrée, porteuse d’espérance, créatrice de la réalité de demain. Nos espoirs et nos rêves, maintenant t’appartiennent.
Dans peu d’années, nous tous, nous ne survivrons plus que dans le souvenir de ceux qui nous auront aimés et nous ne pourrons plus te prendre par la main pour t’aider à marcher en guidant tes pas hésitants. Tu seras seul, mon jeune ami, pour découvrir ta voie. Puisse faire ton destin qu’elle soit dans l’éthique de tout ce que nous aurions aimé avoir encore le temps de t’expliquer
Que tu deviennes ouvrier, ingénieur, membre d’une profession libérale ou éducateur de jeunes enfants, ta vie se construira sur le passé des hommes, sur celui des morts sous la mitraille ou dans les chambres à gaz, sur celui de ceux qui ont sacrifié leur futur pour le bénéfice de ton présent, pour que tu aies le bonheur de vivre dans un monde de tolérance et de liberté. Héritière de ce passé tu devras le restituer à ceux qui te succéderont afin que notre petite planète sur laquelle il pourrait faire si bon vivre, puisse un jour devenir la Terre des Hommes
Sam Braun
Pour l’Union des Déportes d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie
Hôtel de Ville de Paris - 24 janvier 2010
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"... nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles."
Bonjour, et respect, compassion pour ce que vous avez vécu et que vous n'osez peut être pas dire en detail mais il le faudrait, c'est votre seul devoir, du fait que
le monde est en dette envers vous, car à nous de mesurer l'ignominie de ceux qui fascinent encore des tarés contemporains à la Dieudonné,
dont certaines sectes negationnistes,
sympathie pour ces deuils dont on ne se remet pas, surtout dans un tel contexte traumatique,
mille excuses par ces balbutiements, car comme on dit il n'y a pas de mot pour nommer ce qui ne peut que nous echapper, nous qui ne l'avons pas subi.
Je suis cependant comme vous, bien que née du baby boum, bien que n'ayant pas été confrontée in vivo à cet intolérable réel,
sous le coup de cette effroyable révélation que l'humain est un monstre avec ses semblables quand il se laisse aller à satisfaire sans frein ses pulsions.
Pour autant cela ne nous autorise pas à ignorer que ce qui s'abattit sur des humains
s'abat quotidiennement sur des êtres vulnérables à notre merci, les animaux, dans la même indifférence, la même ignorance et parfois, la même jouissance.
Nous ne devons pas ignorer que ce réel intolérable est présent au point de tuer chaque heure —chiffre symbolique— 6 millions de bêtes dans les abattoirs du monde juste pour la boucherie.
Toutes les secondes un animal est mort torturé par la vivisection.
Je n'ai pas les chiffres mondiaux mais chaque année en France il y a dans les 3 millions de pigeons, animaux pourtant non classés nuisibles (quel terme imbécile!) sont gazés ou tués par une technique encore plus cruelle si c'est possible, par vide d'air , etouffement ds des sacs plastiques, ou empoisonnement etc. et la mort terrible des rats par divers poisons? Et le sort terrifiant des oiseaux dits "en trop", les chats errants, les chiens errants, ou abandonnés, sans compter les tortures des psychopathes sur les animaux etc.
Et les animaux survivants dans des conditions telles qu'on ne peut que souhaiter leur mort, faute de pouvoir les libérés, dans les labos, les élevages, les cirques, la plupart des zoos, comme les singes dansants en chine et inde...
...inventaire interminable...
/Tout cela fait, cher monsieur(ou madame?) que vous ne devriez pas affirmer ceci, qui est, je sais un tic bien humain:
Certes nous n’avions pas, comme eux, combattu le nazisme, "... nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles."/
vous dites d'ailleurs ceci, qui reconnait que les animaux sont traités de tous temps(et de plus en plus) comme le furent les juifs:
- Nous, que l’idéologie nazie voulait 'déshumaniser' en nous interdisant le simple droit de vivre, le simple droit d’exister, nous avons vaincu les bourreaux en glorifiant la vie.
Il y a bien d'autres choses à decouvrir dans ce beau texte, et j'invite quiconque se sent desireux de protéger l'humanité comme vertu en danger en chaque homme à le lire.
Je vous souhaite encore et toujours du courage pour porter ce fardeau de la mémoire arrêtée. Je vous souhaite de ne plus y penser et de laisser porter ce poids par d'autres, les coupables, bien entendu, mais aussi chacun des hommes. Je n'aime pas l'expression "devoir de mémoire" si ce sont les victimes qui sont désignées par cette injonction.C'est à tous les autres que cela revient. Les victimes sont à choyer, à aider, à écouter, à réparer.
Et que cela ne nous fasse surtout pas oublier le devoir de penser. Car "c'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal" Hannah Arendt.
Merci beaucoup de votre attention.
Oui, je comprends d'autant plus vos senrtiments que je suis moi-même un fervent défenseur des animaux (je vis chez trois chats et mon épouse nourrit tous les chats SDF de notre banlieue). Si je défends les animaux c'est que je respecte la vie sous toutes ses formes, comme je l'ai expliqué dans mon livre, et que l'harmonie entre les hommes ne pourra être atteinte que lorsque les hommes vivront eux-mêmes en harmonie avec tout ce qui vit. Je vous rejoins donc totalement sur ce point.
Cordialement vôtre
Votre texte s'adresse à tous, et plus particulièrement aux jeunes. Souhaitez-vous que je le diffuse sur Orientation.fr? Nous avons beaucoup de visites en ce moment (plus de 400.000 en janvier)?
Amitiés
Raphael
Effectivement je serais très heureux d'être diffusé chez vous. Ce texte en fait, ne s'adresse qu'aux jeunes car sur eux repose le devenir du monde.
Merci infiniment pour votre gentillesse
Très amicalement
Pour ma part je n'oublierai jamais la souffrance des ses gens.
Très amicalement à vous
Cet erticle s'ajoute à la somme de tes textes et interventions empreints d'un profond humanisme. Tes mots sonnent toujours juste et entraînent à faire confiance à l'avenir. Ce n'est pas un simple texte en plus des autres, car chacun de tes écrits, chacune de tes interventions devant une classe, apportent quelque chose de nouveau aux nouveaux lecteurs ou aux nouveaux participants : tu as choisi et assumé la lourde tâche d'enseigner la sagesse, lourde tâche qui est à recommencer à zéro avec chaque être humain. En effet, si l'enseignement des connaissances peut se faire somme toute assez rapidement et assez bien, l'enseignement de ce qu'est un homme libre et de bonnes moeurs est ardu et doit affronter d'abord les passions de toutes sortes avant d'avoir la possibilité de s'ancrer dans les esprits. Ta sagesse, ta tolérance, ton esprit de paix font beaucoup pour cela. Lorsque nous te lisons, lorsque nous t'écoutons, nous sommes amenés à relativiser les soucis quotidiens, les inimitiés égoïstes... Sache, mais tu en est déjà convaincu je crois, que les jeunes qui viennent t'écouter sont marqués définitivement par cette rencontre. Souvent tu les fais pleurer. Mais ces larmes sont salutaires parce qu'elles sont la marque, chez eux, d'une compassion proprement humaine. C'est-à-dire que tu as éveillé chez eux cette qualité essentielle qu'est l'attention au prochain, et en même temps l'horreur de l'injustice. Tu inspires le respect, et en même temps tu le fais ressentir pour toute l'humanité. Ton action n'est pas vaine mon cher Sam. Loin de là. Et moi j'ai l'impression que lorsque les rescapés des camps ne seront plus là, ces jeunes et moins jeunes que tu as rencontrés, que vous avez rencontrés car tu n'es pas seul, sauront, à leur manière, être les relais de votre enseignement. Continue à écrire, à visiter les clases, mon cher Sam, nous avons besoin de toi. Je t'embrasse. Jean-Pierre.
Je viens par ce message vous remercier de tout mon coeur.
Je ne suis qu'une jeune étudiante de 25 ans et votre témoignage me touche très profondément. J'ai regardé hier soir l'une de vos conférences sur le site de téléchargement "Dailymotion" et la première chose que j'ai eue envie de faire ce matin a été de vous écrire ce mot.
J'ai écouté votre témoignage avec beaucoup d'attention. Notamment lorsque vous avez évoqué, avec des mots qui me semblent très justes, les difficultés que vous avez dû surmonter à la libération et au retour en France. Le silence, ce besoin vital de digérer les choses avant d'en parler et de faire connaître au monde, avec toute l'émotion et le coeur que vous y mettez, ce qu'à été l'holocauste.
J'ai écouté et j'ai d'autant plus été touchée que mon grand-père a lui aussi été déporté, à l'âge de 17 ans en Haute Silésie (avec ses parents et son petit frère de 11 ans). Mais lui n'a pas eu la force de digérer ces événements. Il nous a quitté il y a bientôt sept ans, sans avoir "partagé" son expérience avec sa femme, ses enfants, ses petits-enfants. Je vous dirai que cela nous a certainement manqué car nous aurions aimé parler avec lui, lui poser des questions, savoir, mais nous respections sa douleur et sa volonté de se taire.
Nous avons découvert il y a quelques mois avec notre grand-mère une boîte à chaussures dans laquelle il avait conservé quelques souvenirs de sa vie au camp : Un écusson et le laisser passer qui lui a été délivré par les alliés à sa libération du camp de Crastava (aujourd'hui en République Tchèque). Et depuis toujours, le seul témoignage de la Haute Silésie qu'il nous ait laissé est un bâton qu'il a sculpté puis verni et qui retrace le chemin qu'il a emprunté.
Dans quelques mois, mon frère et moi partirons pour la Pologne et la République Tchèque, où nous ne manquerons pas de passer par Crastava. Une sorte de pèlerinage qui nous tient à coeur.
Mon grand-père n'était pas de confession juive mais un lorrain membre des PRO (patriotes résistants à l'occupation), dénoncé après avoir libéré des camarades faits prisonniers par les Allemands.
Votre témoignage me touche donc beaucoup. J'aimerais vous dire de continuer à visiter les classes et à faire revivre tous vos camarades qui n'ont pas eu la chance de rentrer. Vos mots sont justes, votre émotion est vraie, la mission que vous vous êtes donnée est exceptionnellement pleine d'humanité. Il ne me reste donc qu'un mot à vous dire : Merci de tout coeur et prenez soin de vous
Cordialement
Aurélie