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sambraun

Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:29

Ayant été déporté à Auschwitz à l'âge de 16 ans durant près de deux ans, mes parents et ma petite soeur de 10 ans et demi ayant été assassinés dans une chambre à gaz dès leur arrivée, je suis écoeuré par' tous les sites Internet, se réclamant pour la plupart malheureusement de l'Islam, qui répandent la haine et le rejet de l'autre du seul fait de sa culture. Je persiste à croire que le vrai message de l'Islam comme celui de toutes les religions, est l'Amour et non la haine.

Ce qui me trouble actuellement c'est que ce nouvel antisémitisme bat l'extrême droite sur son terrain de prédilection, car il plonge ses racines dans les milieux de la gauche traditionnelle.

Le boux émissaire n'est pas mort avec les cendres de Hitler !

Les hommes apprendront-ils un jour le subtil art de vivre ensemble, puisque, qu'ils le veuillent ou le refusent, cet art est le destin commun de l'humanité si elle ne veut pas périr pour ne plus jamais se relever.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:45
 
 
Le pardon
 
 
 
 
 
Que certaines communautés fassent officiellement repentance du mal qu’elles ont fait à d’autres communautés, est devenu depuis quelques temps comme une espèce de mode, de vague de fond qui semble s’étendre mondialement :
- en décembre 1970 le chancelier ouest allemand Willy Brandt s'agenouille devant le monument à la mémoire des victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie et demande pardon officiellement au nom du peuple allemand aux communautés juives et tziganes
- le 7 novembre 1997 Boris Eltsine demande à la population de «comprendre» et de «pardonner» pour les victimes de la révolution d'octobre 1917
- le 8 octobre 1998 le Japon exprime «ses excuses du fond du coeur» pour les souffrances infligées au peuple coréen pendant la colonisation
- le 12 mars 2000 le pape Jean Paul II demande pardon à Dieu pour toutes les «erreurs, infidélités, incohérences et lenteurs» dont les catholiques se sont rendus coupables au cours des siècles... etc…etc
et je passe sur beaucoup d’autres excuses encore, comme celle des évêques de l’Eglise catholique devant le monument aux morts du camp d’internement de Drancy.
Je ne peux m’empêcher d’observer que, dans un grand nombre de cas de repentances de l’Eglise catholique, la demande s’adresse surtout à Dieu, le priant d’accorder son pardon pour les fautes commises par leur Eglise mais s’adresse peu souvent aux victimes elles-mêmes ou à leurs descendances !
Dans tous ces cas peut-on parler de sincères actes de contrition ou ne s’agit-il pas, plutôt, de se dédouaner d’erreurs ou de crimes antérieurs, d’une hygiène mentale, psychologique, sociale, d’une « Ecologie de la mémoire » comme l’appelait Jacques Derrida ?
Ces demandes de pardon évoquent plutôt un marketing socio-economico-politique, qu’un véritable repentir. Néanmoins, comme j’ai eu l’occasion de l’exprimer à de jeunes lycéens, même si je ne suis pas toujours convaincu de leur sincérité, je préfère ces aveux que laisser à la trappe le silence étourdissant de l’Eglise catholique devant les actes de barbarie commis sous certains régimes politiques. Espérons que ces repentances officielles et à grands renforts médiatiques, permettront à certains de leurs fidèles de prendre conscience que leur église, à certaines périodes de son histoire, a failli à ses obligations morales. Soit elle a pris des positions souvent fort critiquables, soit elle n’en a pris aucune, restant dans un mutisme coupable car qui ne dit mot, consent.
Alors que doit-on penser du pardon ? Est-il possible ou est-il un leurre philosophique, une espèce d’attitude qui somme toute ne ferait que donner bonne conscience ?
Devant la complexité de ce concept, devant surtout les prises de position souvent passionnelles, parfois irréductibles de certains, je me propose de structurer cet exposé en plusieurs parties. Je vais tout d’abord tenter d’en définir le terme, puis je vais parcourir, en les survolant, certaines études philosophiques faites sur ce sujet, dont celles, incontournables de Jankélévitch. Enfin je vous parlerai plus intimement de moi et, méthode que je n’emploie qu’à de rares occasions puisque je n’aime pas beaucoup me dévoiler ainsi, ce sera de ma propre vie et de l’expérience qu’elle m’a apportée dont je parlerai.
Pardonner, du latin «per donare» offre l'idée de « donner totalement», l’idée d'une extrême générosité. Le mot évolue au cours du temps vers «faire remise de» à «faire grâce à», (à un condamné par exemple). Actuellement le pardon signifie plutôt « remettre à quelqu'un la punition d'un péché». Et dans le contexte judéo-chrétien dans lequel nous évoluons, s’associe, en plus, l’idée d’absolution, de tenir une offense comme non avenue. On évoque alors la bonté avec laquelle Dieu pardonne aux hommes.
Desmond Tutu l'Archevêque du Cap, Prix Nobel de la Paix, en parlant de la barbarie raciale qui s’était déchaînée dans son pays, disait : « Il faut aller plus loin que la justice, il faut arriver au pardon, car sans pardon, il n'y a pas de futur ». Qu’entendait-il alors par « futur » ? S’agissait-il du futur politique de l‘Afrique du Sud ou plus spirituellement du futur de celui qui accorde son pardon c'est-à-dire de son rapport avec Dieu et avec son repos éternel ? Que chacun donne à ce « futur », selon ses propres sensibilités, le sens qui lui convient le mieux.
Le Chrétien récitant « Notre Père », implore Dieu dont le secours lui est nécessaire pour sanctifier son nom, pour accomplir sa volonté, pour gagner le pain quotidien, pour se faire pardonner les offenses qu’il a commises, mais termine néanmoins sa prière par une profession de foi : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Cette conjonction est ici importante, car s’ils pardonnent à ceux qui les ont offensés, ce n’est pas parce qu’ils appartiennent à la communauté humaine et qu’en tant qu’hommes ils accordent leur pardon à d’autres hommes, mais c’est en fonction de leur rapport avec Dieu dans le cadre de l’enseignement du Christ qui a dit : « Vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait », « Vous serez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux », « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés »
Ce sentiment religieux apporte-t-il un éclairage au concept du pardon ou n’entre-t-il pas plutôt dans la logique d’une tradition abrahamanique, commune aux trois religions du livre : le judaïsme, les chrétientés et les islams ? Il s’apparenterait alors à l’excuse, au repentir ou au regret plutôt qu’au pardon.
Accorder, en tant qu’homme, son pardon à d’autres hommes me semble, en effet, d’une autre nature ?
Il ne faut pas confondre non plus le pardon avec un ensemble de notions d’ordres et de portées différentes, comme : l’oubli, la prescription, la clémence, l’amnistie, la réconciliation, la faiblesse et l’impunité, comme il ne faut pas le confondre, non plus, avec les faux pardons, bien analysés dans le cadre de ce que certains nomment le syndrome de Stockholm. Des parents pardonnèrent à l’assassin de leur fille en allant jusqu’à l’adopter ! Selon les psychiatres il ne s’agit pas là, évidemment d’un authentique pardon mais d’un transfert particulièrement dangereux où, inconsciemment, pour conserver un lien avec un être cher, on va le chercher, faute de mieux, jusque chez son bourreau !!
Il ne faut pas non plus confondre le véritable pardon avec ce que j’appelerai le « pardon transaction » au cours duquel le pardon n’est accordé que pour en tirer un certain bénéfice, pour faire en quelque sorte une transaction, une espèce d’affaire. Souvenons-nous de la pièce de Corneille dans laquelle Livie, la femme de l’empereur, a incité celui-ci à pardonner à Cinna dans le seul but d’en tirer profit, afin qu’il devienne ensuite le fidèle défenseur de l’empereur. Cette clémence accordée, car c’est plutôt de cela dont il s’agit, Livie ne dit-elle pas à la fin du dernier acte de la pièce :
         « Après cette action, vous n’avez rien à craindre
         On portera le joug désormais sans se plaindre
         Et les plus indomptés, renversant leurs projets
         Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets. »
Eliminons également de nos propos, le « pardon renoncement », qui, comme le définit le Dictionnaire théologique de Louis Bouyer est l’acte de tenir pour quitte celui qui est l’auteur d’un dommage,
Jankélévitch, l’incontournable philosophe du pardon a légèrement évolué au cours du temps. Dans un premier ouvrage qu’il appelle lui-même un « livre de philosophie », « Le Pardon », il est assez accueillant à l’idée d’un pardon absolu. Il revendique alors une inspiration juive et surtout chrétienne. Il parle même d’un impératif d’amour et d’une, je le cite « éthique hyperbolique », et selon l’analyse que Jacques Derrida a fait de ce philosophe : « d’une éthique qui se porterait au-delà des lois, des normes ou d’une obligation. Ethique au-delà de l’éthique, voilà peut-être – dit Jacques Derrida - le lieu introuvable du pardon ».
Puis dans « L’imprescriptible », prenant quasiment comme thème celui de la Shoah, les positions de Jankélévitch sont beaucoup plus tranchées. Je le cite : « S’ils avaient commencé dans le repentir par demander pardon, nous aurions pu envisager de le leur accorder, mais ce ne fut pas le cas » Dans la partie « Pardonner » de cet ouvrage il précise que la singularité de la Shoah atteint aux dimensions de l’inexpiable. Or pour l’inexpiable, il n’y a pas de pardon possible, du moins pas de pardon qui ait un sens, qui fasse sens, car pour Jankélévitch le pardon doit avoir un sens et se déterminer sur fond de salut, de réconciliation, de rédemption, d’expiation, et même de sacrifice. Pour lui il y a de l’inexpiable dès lors qu’on ne peut plus punir le criminel d’une « punition proportionnée à son crime ». Il dit aussi « irréparable », mot utilisé par Jacques Chirac dans sa fameuse déclaration sur la responsabilité de l’Etat français de Vichy dans le crime contre les Juifs, je le cite : « La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». De l’inexpiable ou de l’irréparable, Jankélévitch conclut à l’impardonnable selon sa formule devenue célèbre : « Le pardon est mort dans les camps de la mort ».
Lévinas qui a écrit : « pour moi je peux pardonner, pour les autres je demande justice » est en accord avec la position de Jankélévitch qui affirme que seules les victimes pourraient pardonner à leurs bourreaux et comme elles ne sont plus là pour le faire, la pardon est donc du domaine de l’impossible.
Comme pour Hannah Arendt, dans « La condition de l’homme moderne », Jankélévitch semble tenir deux choses pour acquises :
-         le pardon doit rester une possibilité humaine
-         et il doit être possible de punir. « Le châtiment, dit Arendt, a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. »
Jankélévitch précise très clairement sa position en affirmant, je cite : « Il y a un inexcusable, mais il n’y a pas d’impardonnable. Le pardon est là précisément pour pardonner ce que mille excuses ne sauraient excuser, car il n’y a pas de faute si grave qu’on ne puisse, en dernier recours, la pardonner ». Mais il est indispensable pour pouvoir pardonner que deux conditions soient réunies, je le cite :
-         « la détresse et l’insomnie du fautif, son repentir, ses remords
-         la reconnaissance de sa culpabilité et sa demande de pardon »,
J’ai même le sentiment que ce grand penseur fait parfois confusion entre l’oubli et le pardon lorsqu’il écrit, je cite : «  Le passé comme les morts a besoin de nous : il n’existe que dans la mesure où nous le commémorons. Si nous commençons à oublier les combattants du ghetto, ils seraient anéantis une deuxième fois. Nous parlerons donc de ces morts afin qu’ils ne soient pas anéantis, nous penserons à ces morts, de peur qu’ils ne retombent, comme disent les chrétiens, dans le lac obscur, de peur qu’ils ne soient à jamais engloutis dans les ténèbres ». C’est pourquoi les « survivants » n’ont pas à pardonner à la place des morts. Selon moi Jankélévitch fait là une confusion entre l’oubli et le pardon qui me paraissent être deux sentiments de nature différente.
Vous connaissez probablement la fin du récit de Simon Wiesenthal dans son livre « Les fleurs de soleil » lorsqu’en juin 1942, à Lemberg, un jeune SS à l’agonie, pour mourir en paix avec sa conscience, lui a confessé ses crimes contre les Juifs lui implorant son pardon. Il ne voulait pas mourir avant qu’un Juif ne lui ait pardonné, pardon que Wiesenthal a refusé de lui donner. Il est resté obsédé par son refus, ne cessant de se poser la question philosophico-religieuse : ai-je eu raison ou ai-je eu tort ?
Jacques Derrida pour lequel le pardon et le repentir ont été durant plusieurs années au centre du séminaire qu’il dirigeait à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, a une position beaucoup plus nuancée que celle de Jankélévitch.
Je résumerai sa position philosophique par quelques idées forces :
-         tout d’abord  chaque fois que le pardon est au service d’une finalité fut-elle noble ou spirituelle,  chaque fois qu’il tend à établir une normalité (entre nation, par exemple comme ce fut le cas du repentir du Japon vis-à-vis de la Corée, ou de communautés, comme ce fut pour l’Eglise catholique vis à vis de la Shoah), alors le pardon n’est pas pur. Je le cite : « Le pardon n’est ou devrait n’être ni normal, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire, à l’épreuve de l’impossible, comme s’il interrompait le cours ordinaire de la temporalité historique ».
-         Il affirme aussi, et là me parait être l’essentiel de sa pensée sur ce sujet : « Oui, il y a de l’impardonnable, mais n’est-ce pas en vérité la seule chose à pardonner ». Il affirme également « qu’il n’y a de pardon, s’il y en a, que là où il y a de l’impardonnable », car  « que serait le pardon qui ne pardonnerait que le pardonnable ? »
-         Selon lui, le contexte juridique de l’imprescriptible (s’agissant entre autre des crimes contre l’humanité) n’est en rien équivalent au concept non juridique de l’impardonnable. On peut maintenir la notion de crime imprescriptible et pardonner néanmoins au coupable qui l’a commis.
-         S’opposant à la position de Jankélévitch il précise, je résume sa pensée : « si on ne devait pardonner qu’à celui qui se repent ce serait trop facile car on pardonnerait alors à un autre qu’à celui qui a commis le mal, on pardonnerait à quelqu’un qui a changé. Pour qu’il y ait pardon il faut au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels ».
-         Enfin résumant sa pensée, je le citerai à nouveau : « Le pardon pur doit être inconditionnel et pour avoir son propre sens, il ne doit avoir aucun sens, aucune finalité, aucune intelligibilité même. Le pardon est une folie de l’impossible ».
Voilà donc, en un survol rapide, les réflexions de quelques grands penseurs, de quelques uns de ceux dont l’intelligence et la fertile imagination furent mises au service de ce concept tout simple mais qui semble si complexe : « le pardon est-il de nature humaine et si oui, est-il possible à l’homme d’accorder son pardon pour des crimes tellement énormes qu’ils ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ? »
Je vous avais dit au début de mon exposé que je vous parlerai de moi afin de pouvoir formuler ce que personnellement je pense de ce concept. Et pourquoi vais-je ainsi parler de moi ? c’est que tout travail de réflexion est la révélation de soi, même dans le cas de ce travail dont le début ne fut pourtant que le résumé d’une compilation. C’est donc votre pardon que je vais solliciter pour étaler, maintenant devant vous, sans pudeur, ce que fut une période de ma vie.
Après ma déportation à Auschwitz et la « marche de la mort » j’ai été libéré à Prague où très malade j’ai été soigné de longues semaines à l’Hôpital Boulovska.
Sitôt que j’ai pu marcher, Véra l’infirmière qui s’occupait de moi, m’a invité à sortir avec elle, pour visiter sa ville. Alors que nous marchions dans les rues, bien lentement je dois dire, nous sommes arrivés sur une place où il y avait eu un bombardement. Des prisonniers, torses nus, gardés par un soldat, ramassaient les pierres éparses sur la place. Ce n’était plus les prisonniers que j’avais connus, ils étaient allemands ceux-là, ce n’était plus un SS ni un Kapo qui les gardait mais un Allié, un soldat tchécoslovaque. Me mêlant aux badauds qui regardaient cette scène en souriant car la victoire avait changé de camp, le gardien m’aperçu. A mon crâne encore tondu, à ma maigreur, aux vêtements dans lesquels je flottais, voyant tout de suite que je ne revenais pas d’une villégiature et voulant peut-être, par l’acte qu’il allait commettre, symboliquement venger toutes les victimes du nazisme et à travers elles ma propre souffrance, il a enlevé sa ceinture et a fouetté ces pauvres types en me regardant, comme s’il voulait me dire : « Tu vois, petit gars je les bats devant toi pour te venger de tout ce qu’ils t’ont fait subir ». Mais, contre toute attente, je n’ai pas pu regarder calmement cet acte de violence qu’au fond de moi je réprouvais. Les larmes aux yeux qu’alors je ne m’expliquais pas, je suis parti aussi vite que mes pauvres jambes pouvaient me porter. J’avais l’impression que tout recommençait. Certes ce n’était plus les mêmes prisonniers, ce n’était plus les mêmes gardiens, mais l’arme, le fouet, était la même, même si ce n’était plus la main des SS ou des kapos qui la maniait. Je sortais de l’enfer où la violence régnait en maître, j’avais appris durant tout ce temps ce que plusieurs vies mises bout à bout ne m’auraient peut-être pas enseigné, mais le gamin, que j’étais aussi resté au fond de mon cœur, avec ses illusions, croyait, du haut de ses dix-huit ans, que le monde allait enfin être beau et harmonieux et devant moi, tout recommençait ! Je croyais que les hommes seraient bons et généreux, il ne pouvait pas en être autrement, pensais-je avec candeur, puisque la bête immonde n’était plus…… et je voyais qu’il n’en était rien.
Plus tard, une fois revenu en France j’ai souvent revécu ce moment de ma vie et parfois une idée, comme un éclair me traversait l’esprit : « pourquoi es-tu parti si vite ? N’était-il pas normal après tout, que ceux qui ont décimé ta famille et t’ont traité comme une bête, comme un sous-homme, souffrent à leur tour ? ». Chaque fois, aussi vite qu’elle était venue, je chassais cette pensée que rapidement je trouvais monstrueuse. Voir souffrir sous les coups ces prisonniers allemands ne soulageait en rien ma propre souffrance et je puis dire en toute sincérité, que si ces prisonniers avaient été mes propres bourreaux ou ceux qui avaient assassiné mes parents et ma petite sœur, je n’aurai pas été soulagé pour autant. La vengeance ne fait pas revivre les morts.
J’ai ensuite vécu quarante années dans le silence de ce que fut Auschwitz, essayant, non d’oublier car c’eut été faire mourir les victimes une deuxième fois, mais de ranger dans un coin de ma mémoire la barbarie que peuvent commettre certains  hommes, afin de pouvoir mener une vie normale d’homme ordinaire.
Et puis, il y a vingt ans, grâce à l’intervention et à l’insistance d’une de mes amies, j’ai commencé, auprès des enfants des écoles, tel un compagnon du tour de France, ce que j’appelle mon travail de mémoire. J’ai pris mon bâton de pèlerin et ayant comme viatique mon passé concentrationnaire je suis allé vers eux, dans leur classe, à la recherche d’un dialogue au cours duquel je tente d’apporter une réponse aux diverses questions qu’ils se posent. Il ne se passe alors de jours sans que l’un d’entre eux ne me demande si j’ai pardonné à mes bourreaux, question à laquelle, immanquablement, je réponds sans hésiter par l’affirmative, puisque c’est ainsi que je le ressens. Mais je dois avouer que, jusqu’à ces dernières années, jusqu’à ce que je comprenne enfin ce qu’était, pour moi, le pardon, je trouvais cette réponse stupide et presque déplacée, car non fondée. Comment pouvais-je pardonner à l’histoire ? Elle fut ce qu’elle fut et je n’y pouvais rien changer.
Et pourtant, dans toutes les fibres de mon être, le pardon m’habitait sans que je puisse faire un lien quelconque avec le pardon religieux étant un athée convaincu.
Alors pourquoi étais-je comme cela ? Etais-je devenu fou, puisque pour Jacques Derrida, « la notion même de pardon est une folie » ?
Je me suis alors penché sur le travail de certains auteurs, dont ceux que j’ai cités, et malgré tous mes efforts, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à mon questionnement, à mon désarroi devant cette certitude d’avoir pardonné et devant l’incertitude de savoir et comprendre pourquoi. Le pardon est-il du domaine de la philosophie, même si celle-ci est la science de la vie, où n’est-il pas plutôt du simple domaine de l’humain, du domaine du ressenti et non de l’explicable ?
Seuls les victimes peuvent pardonner, disaient Jankélévitch, ne pouvais-je pas alors m’identifier à celles-ci ? L’assassinat de mes parents et de ma petite sœur n’était-il pas mon propre assassinat ?
Que peut bien être ce pardon et que recouvre-t-il, puisque pardonner, ce n'est pas comprendre, excuser ? Comprendre, c'est réintégrer la faute dans l'ordre d'une nécessité, l'ordre d'une rationalité, c'est lui donner des raisons, et donc amenuiser ou supprimer la culpabilité du fautif.
Le pardon répond-il à cette image très élémentaire de « Quelle que soit ta demande, je te pardonne pour ce que tu as fait et nous voilà quittes »  Est-ce cela le pardon ?
Est-ce aussi, comme le précise Jacques Derrida, poursuivre le coupable en justice pour le mal qu’il a fait, puisqu’il mérite d’être puni pour cela, tout en lui accordant le pardon ?
Ou n’est-ce pas plutôt comme le précise Edgar Morin : pardonner pour permettre au coupable de s’amender. Pardonner pour rester un être humain. Pardonner pour résister à la cruauté du monde. Pardonner pour briser le cycle éternel de « vengeance-punition ».
Pardonner aussi, car, pour moi, c’est la plus belle expression de l’amour, pardonner c’est l’image du cœur et c’est en quelque sorte repousser l’animalité présente dans chacun de nous.
Pardonner c’est prendre en charge l'inexcusable laissant les circonstances atténuantes à la clémence du jury ! Et puis de quel droit s’arrogerait-on la certitude de se croire soi-même à l’abri de commettre des fautes ? Le Mahatma Gandhi n’a-t-il pas dit que « les hommes sont tout à la fois ombre et lumière » ?
Pardonner, comme le pense Paul Ricœur, c’est guérir la mémoire en profondeur, c'est la rendre moins obsessionnelle.
Et c’est ainsi que m’allongeant sur le divan du psy, je dirai que pour moi, accorder son pardon c’est encore plus que tout cela, car le véritable pardon, éloigné de toute religiosité et de tout calcul, se donne sans réfléchir, sans même se rendre compte qu’on le donne.=
Pardonner, c’est essentiellement n’avoir aucune haine, n’être habité par aucun esprit de revanche, pardonner c’est ne rechercher aucune vengeance. =
Pardonner, comme je l’entends, c’est être en paix avec soi-même, c’est être quiet avec soi, au fond de soi, du moins sur ce sujet. =
Pardonner c’est se faire, à soi-même un véritable cadeau, c’est essayer de se placer au-dessus de la mêlée négative des hommes tout en restant un être humain ordinaire. Pardonner loin d’être une faiblesse est, au contraire une force, car il est plus facile de haïr que de pardonner à ceux qui ont fait le mal.
En revanche, ne pas pardonner, c’est toujours penser à sa souffrance et ne connaître aucun repos. Ce serait, dans mon cas, vivre toujours à l’intérieur des camps et ne jamais en sortir, ce serait vivre dans la haine dont l’énergie ne conduit nulle part si ce n’est à la souffrance permanente.
Ne pas pardonner c’est donner raison aux bourreaux puisque c’est, en quelque sorte s’exclure de la communauté des hommes, c’est rester les sous-hommes qu’ils voulaient que nous soyons.
Savoir accorder son pardon sans aucune espèce de calcul, c’est ne plus être la victime mais devenir le vainqueur de son bourreau.
Ne pas pardonner enfin, et ce sera ma conclusion, c’est vivre dans la haine, c’est rechercher la vengeance et oublier le message du Mahatma Gandhi qui nous a légué cette belle pensée : « si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle »
 
 
Décembre 2005
Bibliographie : conférence faite parJean-Pierre Thullier Professeur de philosophie.
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:48
 
Le déporté dans son rôle de témoin et de porteur d’histoire
 
 
« On ne te demande pas ce qu’on t’a fait,
mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait »
(Jean-Paul Sartre)
 
 
 
 
 
 
Mesdames et Messieurs, chers amis,
 
Au fur et à mesure que je réfléchissais à ma conférence de ce matin et que j’abordais certains de ses aspects pour en débattre avec vous, au fur et à mesure que mon intervention prenait corps et que j’évoquais en mon souvenir mes nombreuses interventions dans les établissements scolaires où j’essaye, avec plus ou moins de bonheur, de donner aux enfants avec l’amour de la vie, l’Art de vivre ensemble, je suis arrivé à la conviction que la mémoire de ce que nous avons supporté dans les camps, la part de cette mémoire que nous devons transmettre comme témoins, ne doit pas se limiter à conter la quotidienneté du passé mais doit s’inscrire dans un projet d'avenir.
Il faut laisser aux historiens le soin d’écrire l’histoire puisque les témoins, trop impliqués dans les évènements qu’ils ont vécus n’ont pas le recul nécessaire pour se substituer aux professionnels de l’Histoire.
Dans le même ordre de pensée, nous devons laisser aux sociologues, le soin d’expliquer pourquoi et dans quelles conditions, la bête immonde décrite par Brecht, peut se réveiller et mordre, voire dévorer tous ceux qu’elle désigne à la vindicte publique.
Avec vous, responsables de l’avenir de nos enfants, je voudrai tenter de voir ce qu’il serait possible de faire pour qu’une fois devenus adultes, ils puissent être des individus conscients de l’importance de l’autre, pour que partout dans le monde le respect de la dignité de chacun remplace la violence, la tolérance remplace le fanatisme, l’acceptation des autres, de tous les autres, remplace le rejet et l’exclusion ?
Devons-nous croire Lao-Tseu pour lequel « l’expérience est une lanterne portée sur le dos mais qui n’éclaire que le chemin parcouru » ? Devons-nous accepter comme vérité formelle que ce qui fut ne servira jamais de leçon pour ceux qui écriront l’avenir ? Devons-nous persister à cultiver la mémoire si l’expérience des uns n’est pas un garde-fou pour les autres ? Devons-nous penser que les horreurs que nous avons vécues ne protègent pas nos enfants de connaître ou même de commettre, de telles abominations ?
Pendant un court instant, avec le Pasteur Martin Luther King, faisons un rêve. Rêvons que les hommes portant sur leurs dos la lanterne évoquée par Lao Tseu, décident tous ensemble de se pencher en avant pour qu’en plus d’éclairer le chemin qu’ils ont parcouru, elle illumine aussi, ne serait-ce qu’un peu, celui que les humains empruntent pour poursuivre leur vie. Imaginons en rêve, puisque la dureté, l’âpreté de la vie ne nous permettent pas, semble-t-il de le voir autrement, imaginons en rêve que les êtres humains se passent le relais du souvenir et qu’entre leurs mains, ce souvenir devienne la mémoire de l’humanité, véritable patrimoine culturel qui se transmettant de générations en générations, aplanirait les malheurs du monde.
Soyons de ceux qui évitent la confusion entre le concept de Mémoire et celui du Souvenir.
Si les souvenirs conditionnent en le précisant le savoir historique, s’ils appartiennent à ceux qui les ont vécus, s’ils témoignent du passé et sont l’histoire de notre monde comme elle s’inscrit dans les pierres ou s’écrit dans les livres, la Mémoire, tout en puisant ses références dans le passé, s’inscrit essentiellement dans l’avenir.
Permettez-moi, bien que conscient d’être légèrement excessif, permettez-moi de penser que l’Histoire du monde peut s’apprendre seul, dans les livres, alors que la Mémoire, au sens où je l’entends, est quasiment initiatique et requiert l’intervention d’un guide, d’un Maître, ce que vous êtes, Mesdames et Messieurs. Véritable patrimoine culturel, cette mémoire touche à l’essence même de l’humanité.
Si les souvenirs font parfois renaître la souffrance endurée par les victimes, la Mémoire, étant d’une autre nature, ambitionne de donner à l’ensemble de l’humanité, les méthodes et les moyens pour éviter qu’elle ne souffre et pleure à son tour.
Nous fumes, certes, les témoins d’un des actes de barbarie les plus cruels de l’histoire de l’humanité. Barbarie au cours de laquelle la mort industrielle utilisait les victimes comme matière première puisque les cheveux servaient à faire des tissus, les dents en or et les alliances, des lingots dont certains dorment probablement encore dans les coffres de certaines banques. Nous devons, bien sûr, évoquer nos souvenirs, mais surtout faire, sans relâche, plutôt qu’un « devoir de mémoire », un véritable « travail de mémoire » et espérer que nos enfants et tous ceux que nous rencontrons, conscients des pièges que leur tend la vie, puissent les éviter autant que faire se pourra.
Mais pendant combien de temps pourrons-nous encore être utiles, puisque nous ne sommes plus qu’un petit nombre à être présents et actifs ?
Avec la grande roue de la vie arrive bientôt le moment où tous les témoins ayant disparus, plus personne ne pourra dire, expliquer, exprimer, avec ses mots et sa sensibilité, ce qu’il aura vécu d’inexprimable, d’indicible, d’indescriptible.
Arrive le moment où plus aucun témoin de ce qui fut, ne pourra opposer un démenti formel aux truqueurs de l’histoire, aux maquilleurs de la réalité.
Arrive le moment où plus personne ne pourra décrire la mort rôdant autour de nous. Elle nous fixait, et de ses yeux cruels choisissait ceux qu’elle allait emporter avec elle dans un autre voyage, celui de l’éternel inconscience. Elle les prenait alors insidieusement, après que la famine ou les maladies aient accompli leurs œuvres, après qu’ils soient devenus de véritables squelettes dont l’étincelle de vie restant encore en eux ne se lisait plus que dans leurs yeux. Soit, complice des bourreaux, elle attendait avec délectation qu’ils meurent violemment sous les coups ou dans les fausses salles de douches transformées en usine de mort dont aucun mot n’est assez fort pour décrire l’intensité de l’horreur.
Arrive le moment où plus personne ne pourra dire : « J’ai vécu cela, j’ai vécu l’extrême de l’abomination humaine et tout ce qui est écrit sur la vie concentrationnaire, sur le génocide des juifs et des tziganes, sur cette volonté de les exterminer de la surface de la terre et d’en détruire toutes traces culturelles, tout ce qui fut dit et écrit sur certains hommes devenus bourreaux et indifférents à la mort de l’autre, est encore bien au dessous de l’exacte réalité ».
Arrive le moment, enfin, où, avec la disparition du dernier témoin, les descriptions de l’abomination humaine poussée à son paroxysme, rencontreront plus de scepticisme que d’oreilles attentives, plus de doutes que de convictions, plus d’indifférence que de compassion, si nous ne savons pas former pour l’humanité, les passeurs de mémoire de demain.
Arrive effectivement le moment où nos enfants pourront nous demander des comptes et nous poser, par delà nos tombeaux, la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indescriptible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister, étant d’une autre culture ou d’une autre religion que celles des tenants du pouvoir en place. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité ? Qu’avez-vous fait pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà la question que pourraient poser nos enfants lorsque nous ne serons plus là si nous ne savons pas passer, à temps, le relais de la mémoire.
Fallait-il, comme l’on fait certains, dès le retour, s’appesantir sur la quotidienneté de la vie concentrationnaire au point d’abreuver leurs auditoires d’anecdotes cruelles qui risquaient, au fil du temps de rejoindre la banalité, mère de l’indifférence ?
Fallait-il revivre, avec nos interlocuteurs, certains détails de ce cauchemar comme si nous avions vécu une épopée, comme si ce fut le seul moment glorieux de notre vie ?
Fallait-il nous placer en héros, alors que nous n’étions que des victimes ?
Ou ne fallait-il pas plutôt revivre tous les jours, dans l’action permanente, la pensée de Sartre lorsqu’il a écrit, je cite : « On ne te demande pas ce qu’on t’a fait, mais ce que tu as fait avec ce qu’on t’a fait ». Ce qui peut s’exprimer aussi par : « Tu ne dois pas te limiter à nous décrire la quotidienneté des camps, puisque l’expérience des uns ne sert quasiment jamais aux autres, mais tu dois utiliser cette quotidienneté pour aider les hommes à vivre mieux, à leur apprendre à vivre ensemble, puisque vivre ensemble est leur destin commun »
La survie quotidienne nous a enseigné ce que plusieurs vies mises bout à bout, n’auraient pas réussi à nous apporter. Et c’est cet enseignement-là que nous avons le devoir et même la mission de transmettre afin que ceux auxquels nous nous adressons, puissent devenir à leur tour, des passeurs de mémoire.
Patrimoine de l’humanité, de quelle nature est cette Mémoire, en quoi consiste-elle ? Bien qu’Auschwitz fut un lieu d’extermination essentiellement des juifs et des tziganes, je pense avec Paul Ricœur que « les victimes d’Auschwitz sont par excellence les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’histoire ». C’est donc au nom de toutes les morts injustes, au nom de toutes les victimes des génocides commis dans l’histoire du monde, que nous, les témoins, puis ceux qui nous succèderont, doivent et devront s’exprimer, afin de participer à la construction de l’avenir.
C’est au nom des millions de morts de la traite des noirs, des centaines de milliers d’Arméniens massacrés au début du siècle dernier, des six millions de victimes de la Shoah, mais aussi des victimes des trente deux génocides décomptés depuis la fin de la dernière guerre mondiale, au Cambodge, en Afrique du Nord et en Afrique noire où l’horreur du Rwanda n’avait rien à envier à celle d’Auschwitz puisqu’en cent jours il y eut un million de morts, c’est au nom de toutes ces victimes que les témoins, pour éveiller la conscience des hommes, doivent effectuer cet indispensable « travail de mémoire ».
Devant la vitesse avec laquelle nos rangs s’éclaircissent, devant le triste constat que nombreux de ceux vivant encore, vieux et souvent malades, peinent maintenant pour mener le combat, car c’est bien d’un combat dont il s’agit, une interrogation fondamentale ne cesse de se poser à nous : à qui et comment doit-on passer le message afin qu’il ne s’enlise pas dans les méandres de l’oubli ?
A qui, effectivement, doit-on de façon privilégiée passer ce relais ? Vers qui doit-on nous tourner pour trouver ceux qui demain, feront le travail de Mémoire tout en restant crédibles, bien qu’ils n’aient vécu aucun épisode dramatique ?
Plusieurs voies nous sont offertes. J’ai choisi, quant à moi, et je sais ne pas être le seul à avoir fait ce choix puisque nombreux sont encore ceux qui le font depuis longtemps et souvent beaucoup mieux que moi, j’ai choisi de m’adresser aux enfants des écoles pour leur apporter tout ce que j’ai appris là-bas sur la vie et ses valeurs.
J’essaye, à travers cette mémoire, de leur transmettre les valeurs humaines que m’a enseignées la souffrance de tous mes compagnons.
J’essaye de les intéresser à ce « travail de mémoire », qui, comme l’a dit Paul Ricœur « ne sert pas à ressasser de vieilles choses, mais à mettre le passé obsédant et traumatisant à distance, à l’empêcher de corrompre le présent. A ce travail qui permet de se tourner vers l’avenir car il retourne la mémoire en projet ».
Plus simplement je leur dis « on ne vous demande pas de pleurer parce que nous avons pleuré, ni de souffrir parce que nous avons souffert, mais de tout faire pour que les hommes ne souffrent et ne pleurent à nouveau ».
Notre mission n’est pas de ressasser sans cesse tout ce que nous avons vécu, cela ne servirait pas à grand-chose, mais de parler avenir lorsqu’on évoque les camps.
Et que doit-on leur dire lorsqu’on intervient auprès d’eux ?
Depuis près de vingt ans je consacre tout mon temps aux enfants des écoles et fréquemment je me pose cette question devenue récurrente : « Qu’ai-je appris là-bas qui vaille la peine d’être transmis à ces enfants afin qu’à leur tour ils puissent le transmettre aux autres ? Ai-je plus de choses à leur dire que leurs enseignants ou leurs parents ? Qu’ai-je à leur apprendre qui puisse leur donner sur leur propre nature et sur celle des hommes en général, un éclairage particulier ? »
A cette essentielle question, j’ai tenté d’apporter quelques éléments de réponse.
Tout d’abord je leur explique que les bourreaux sont des hommes ordinaires, comme nous le sommes nous-mêmes et ne sont pas génétiquement programmés pour faire tout ce qu’ils font. Si j’utilise le présent en parlant des bourreaux c’est que je veux parler de tous les bourreaux et pas seulement des SS qui sévissaient à Auschwitz.
Tous les hommes ordinaires, s’ils se laissent entraîner, endoctriner, par une idéologie d’exclusion et de rejet de l’autre, peuvent devenir des bourreaux si les théoriciens de telles idéologies savent flatter leur ego et faire grandir à leurs yeux leur petitesse. Ils deviennent alors des tueurs qui font, du mieux qu’ils peuvent ce qu’ils considèrent comme un travail. Car pour les SS, archétypes mêmes des bourreaux, c’était accomplir un travail que tuer dans la journée, sans aucun état d’âme et sans regret, comme on tue des insectes ou des bêtes nuisibles, des centaines de personnes sans s’émouvoir devant des pleurs d’enfants, sans faiblir devant la détresse des parents dont ils massacraient la famille. La plupart d’entre eux le faisaient sans plaisir particulièrement sadique, ils faisaient tout simplement un travail, travail pour l’accomplissement duquel ils avaient été formés, et cette indifférence-là, était encore plus monstrueuse.
Notre mission de témoin est de montrer que tous les hommes, comme disent les bouddhistes, portent en eux l’ombre et la lumière. Le travail que nous devons accomplir tous les jours, inlassablement contre la barbarie, commence par un travail sur nous-mêmes. Nous devons enrichir en la faisant plus éclatante, la lumière qui est en nous, tout en rendant plus grise l’ombre qui nous habite. Devenir un bourreau n’est pas toujours l’apanage de l’autre, puisque nous sommes toujours l’autre de quelqu’un.
Développer cette lumière c’est surtout donner à l’Autre, à tous les autres, plus d’importance qu’à nous même, c’est avoir envers tous les hommes, seraient-ils nos ennemis, le respect de leur dignité. Cela nous l’avons appris là-bas.
Nous avons appris aussi à lutter contre la haine, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa forme. Cette haine, parfois insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Cette haine, qui hante parfois la vie d’anciens déportés et fait d’eux d’éternelles victimes, et de leurs bourreaux des vainqueurs triomphants. Chassons donc la haine que nous pourrions avoir en nous, même envers ceux qui nous ont fait tant souffrir, chassons-la pour que nous restions des membres à part entière de la communauté humaine et que nous devenions les vainqueurs de nos tortionnaires. Tentons de faire nôtre la pensée du Dalaï-Lama : « le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour ».
Chasser la haine qui pourrait naître en nous, ne réclamer aucune vengeance, c’est le premier pas vers le pardon qui se résume, tout simplement : « par être en paix avec soi-même ». Ce pardon n’a rien de mystique et n’est pas accordé pour gagner un quelconque paradis post-mortem. Il n’a même que faire du bourreau puisqu’il ne s’agit que d’un sentiment personnel, presque d’un don de soi envers soi, un cadeau que l’on fait à soi-même, alors qu’aucun tortionnaire n’en fait à ses victimes.
Lorsque j’évoque le pardon, sujet oh combien brûlant pour certains de nos compagnons d’infortune, ce n’est, bien sûr, pas d’oubli dont je veux parler car oublier les victimes serait les faire mourir une deuxième fois. Ce pardon refusé énergiquement par certains, attitude que je respecte totalement même si elle n’est pas la mienne, a fait l’objet de nombreux exposés philosophiques. Je ne vais pas maintenant vous en parler en détails comme je le fais presque toujours lorsque j’interviens dans des classes de Terminales. Je voudrais simplement poser quelques jalons pour  apporter des éléments explicitant mon cheminement et citer quatre penseurs dont le dernier est, de loin, mon préféré :
-         Pour Jankélévitch, le pardon est impensable pour deux raisons essentielles. D’une part le bourreau ne s’excusant pas, n’implorant pas notre pardon, pourquoi alors le lui donner ? D’autre part seules les victimes pourraient pardonner ; puisqu’elles ne sont plus là pour le faire, le pardon, selon lui, est donc du domaine de l’impossible.
-         Jacques Derrida, pour faire court, pense qu’il y a des actes impardonnables, et parce qu’ils sont impardonnables ce sont les seuls qui méritent d’être pardonnés. Il dit même, dans l’excellent article qu’il a écrit dans feu « Le Monde des Débats », que s’il fallait attendre une reconnaissance ou un remerciement de la part du bourreau auquel on accorde son pardon, ce ne serait plus un pardon puisque le vrai pardon ne doit rien exiger en retour. Il développe dans cet article un aspect fondamental de cette notion philosophique : « il n’y a pas d’incompatibilité entre pardonner au bourreau et le poursuivre en justice pour le punir des actes qu’il a commis ».
-         Pour Edgar Morin le pardon est indispensable car il faut cesser le cycle infernal « vengeance-punition ». « Pardonner, - dit-il, et je le cite, - c’est résister à la cruauté du monde et faire un pari sur la régénération de celui qui a failli, c’est espérer la conversion au bien, de celui qui a commis le mal, et surtout, pardonner c’est rester un être humain ».
-         Et, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler de pardon, je crois utile de vous rappeler une pensée du Mahatma Gandhi que j’essaye de faire mienne : « Si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle ». Or ne voulons-nous pas, au contraire, que les êtres humains cessent d’être aveugles face aux malheurs du monde ?
-         Enfin, laissez-moi vous confier ma conviction personnelle : « Etre en paix dans son cœur et n’avoir aucune haine envers son tortionnaire, c’est le refus de la victimisation et de l’instrumentalisation de sa souffrance, c’est la victoire de la victime sur son bourreau ».
Ne pas être habité par la haine, être quiet avec soi, du moins sur ce sujet, même si cela les étonne est utile aux enfants, mais cela n’est pas rester les bras ballants et accepter sans réagir toutes les formes de violence et d’exclusion. Le combat pour la liberté c’est aussi et surtout débusquer le fanatisme partout où il se terre, partout où il est en embuscade se tenant prêt à l’attaque. Fils de la haine, dont souffrent toutes les victimes, le fanatisme, de quelque nature qu’il soit, doit être combattu sans relâche.
Méfions-nous également des certitudes dont l’exacerbation mène au fanatisme. « Lorsque la foi devient haine, - a écrit Amin Maalouf - bénis soient ceux qui doutent ». Méfions-nous de tous ceux qui clament des vérités et assènent des certitudes, car ce sont elles « qui rendent les hommes cruels » (Anatole France). Méfions-nous des certitudes qui peuvent générer tous les excès comme celui qui, en février 1942, à Wansee, dans la banlieue de Berlin, a défini les bases de la « solution finale » : l’assassinat programmé, intelligemment imaginé de douze millions de Juifs, nombre estimé par les SS s’ils gagnaient la guerre. L’assassinat de douze millions de personnes, femmes, enfants, vieillards, parce qu’ils avaient commis le simple pêché de vivre, le simple pêché d’exister. L’intelligence sans conscience peut amener les hommes à construire des chambres à gaz et des fours crématoires, peut les amener à commettre les actes de barbarie d’Oradour sur Glane et tous les crimes génocidaires recensés dans le monde.
La vie concentrationnaire nous a appris aussi, et nous devons transmettre cela aux enfants comme une espèce de règle de vie dont ils hériteraient, que les hommes devraient être solidaires les uns des autres et se sentir concernés par toutes les injustices qui arrivent à l’un d’entre eux. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ». Et lorsqu’en 1968, à Paris, les étudiants luttant contre les mouvements d’extrême droite qui stigmatisaient l’origine allemande de certains de leurs leaders juifs, lorsque ces étudiants scandaient dans les rues : « nous sommes tous des juifs allemands », ne disaient-ils pas alors la même chose que ce professeur à ses élèves africains ?
Le poète, mon regretté ami René-Louis Laforgue, ne pensait-il pas aussi que la solidarité entre les hommes était indispensable à l’Art de vivre ensemble, lorsqu’il chantait dans le Grand Manitou à peu près cela :
         « Dans le monde des racistes anti-noirs, je me sens un petit noir,
         « Dans le monde des anti-arabes, je me sens un petit arabe,
         « Dans le monde des antisémites, je suis un  petit juif »
Parlant de cette solidarité que doivent entretenir entre eux tous les hommes, nous disons aux enfants qu’il faut sans cesse lutter contre les injustices et contre le rejet des autres. Nous les invitons à combattre l’inacceptable et à s’engager chaque fois que la liberté des hommes est menacée. N’est-on pas toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ? Cette solidarité, indispensable à l’Art de vivre ensemble, l’ayant apprise là-bas, nous devons la transmettre aux autres.
Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.
Et puis, une fois libérés de ce bagne, toute notre espérance s’est alors portée sur la vision d’un monde meilleur dans lequel l’homme cesserait peu à peu d’être un loup pour les autres hommes. Certes, actuellement, alors que les communautarismes se réveillent, que pour certains hommes la vie des autres est indifférente, les fanatismes semblent triompher, mais je veux croire que si nous faisions tout pour cela, si nous nous battions pour cette cause comme nous nous battions là-bas pour survivre, et surtout si nous savons transmettre aux enfants notre foi en un monde meilleur, l’humanité pourrait être autre que celle que nous connaissons.
Malgré la difficulté d’une telle tâche, l’espérance qui porte en elle la fécondité puisqu’elle est le féminin d’espoir, permet tous les projets d’avenir. En cet avenir idyllique il nous faut croire, même s’il peut nous paraître impossible et sombre, même s’il peut sembler, a priori, irrémédiablement perdu, même si pour certains, il n’est qu’une utopie. « Tout est difficile, a dit le Mahatma Gandhi, mais tout peut être fait ».
Ainsi les enfants que nous approchons deviendront des passeurs de mémoire. Par leur exemple, par la mission dont ils se sentiront investis, ils pourront peu à peu vaincre la barbarie qui se cache au fond des hommes.
Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, ils se sont trompés, et avec nous ils ont échoué.
Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, un jour, tous les bourreaux.
Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous essayons d’utiliser pour le bien de l’humanité tout le mal qu’on nous a fait et surtout, et surtout nous prouvons que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.
 
Je vous remercie pour votre bienveillante attention
 
 
Sam Braun le 2 octobre 2004
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /2005 17:51
La libération par le verbe
 
 
 
 
 
Cette année, alors que nous commémorons le soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis, alors qu’est enfin reconnu le « travail de mémoire », travail indispensable si nous voulons tirer les leçons du passé pour qu’elles soient utiles à la  construction des jours à venir, je voudrais évoquer devant vous, ce que fut le retour pour un grand nombre d’entre nous, tout en me référant, bien sûr à ce que fut le passé.
Il y a 62 ans, en 1943, des miliciens français à la solde de la Gestapo nazie, ont fait irruption, à 6h30 du matin, dans notre appartement de Clermont-Ferrand. Ils venaient arrêter mon père comme ils emprisonnaient tous les Juifs du seul fait de leur naissance. La famille était là, presque au grand complet, mon père, ma mère, ma petite sœur de 10ans1/2 et moi qui venais d’avoir seize ans. Le chef de la horde, car c’est de cela dont il s’agissait, bien qu’il n’en n’avait pas reçu mission de ses supérieurs, a décidé « d’embarquer tout le monde ». Tels furent ses propres mots qui resteront jusqu’à la fin de ma vie, incrustés dans ma mémoire laissant une cicatrice qui ne s’effacera jamais. Je ne me souviens plus de son visage, je ne me souviens plus de son regard, mais j’entends encore ses mots, prononcés d’une voix métallique, froide et indifférente : « on va embarquer tout le monde »..
Alors a commencé pour nous l’indicible. A la prison de Clermont-Ferrand, à Drancy, dans les wagons à bestiaux, sur la rampe en béton d’Auschwitz-Birkenau, nous avons été plongés dans un univers infernal. Nous étions sur une autre planète, dans un autre monde où le concept d’humain n’existait plus puisque pour eux nous étions des sous-hommes qui avaient commis le pêché de vivre. Nous étions moins que des animaux puisque ceux-ci ont un statut, celui d’animal, celui de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Nous, nous n’étions rien, pour eux nous n’appartenions à rien si ce n’est à des espèces de parasites qu’ils pouvaient, qu’ils devaient même éliminer comme  tels, pour être en accord avec leur idéologie génocidaire.
Dès notre arrivée à Auschwitz, mes parents et ma petite sœur avec 760 personnes, femmes, enfants vieillards, ont été assassinés, dans des salles de douches, fausses salles de douche transformées en usine de mort, qui au lieu de l‘eau salvatrice, de l’eau qui nettoie et purifie, distillait un gaz mortel, le Zyklon B.
Quant à moi, j’ai vu ce qu’un enfant de seize ans n’aurait jamais du voir :
J’ai vu des corps souffrir
J’ai vu des corps mourir
J’ai vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort
J’ai vu des meurtriers tuer sans plaisir, comme cela pour s’occuper
J’ai vu la bête que certains hommes portent en eux se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire en toute impunité
J’ai vu l’insoutenable
J’ai vu l’incommunicable
J’ai vu l’horreur
J’ai vu l’épouvante,
J’ai même vu les yeux de la mort.
J’ai vu aussi l’indifférence dans le regard des passants que croisait, au départ de Drancy, l’autobus chargé de femmes et d’enfants en larmes, autobus qui partait décharger sa cargaison humaine dans des wagons à bestiaux sans air, sans lumière. Ces passants avaient un regard d’aveugle ! Ils étaient absents, indifférents à ce qui les entourait et se détournaient même pour ne pas nous voir comme pour chasser de leur conscience, l’histoire dans laquelle ils ne voulaient pas entrer !
J’ai vu tout cela et beaucoup plus encore mais je n’ai rien pu dire, je n’ai rien pu exprimer, je n’ai rien pu expliquer durant quarante années !
« Au début était le Verbe », peut-on lire dans l’Evangile de Saint-Jean, au début était le verbe puisque l’homme est, symboliquement né libre et que la parole témoigne de sa liberté, mais le Verbe, celui qui m’aurait sans doute soulagé, était impossible à prononcer ! La parole qui tout à la fois libère et est le témoin de la liberté, la parole restait enfouie au fond de moi. Et par cette non-parole, je demeurais, dans mon subconscient, toujours là-bas, dans la plaine de Haute-Silésie, là-bas dans les baraquements de Bùna-Monowitz, là-bas, bagnard à l’usine de l’I.G. Farben Industrie.
Quarante ans, il a fallu quarante années pour qu’enfin je puisse me libérer, puisque l’être humain n’est vraiment libre que lorsque la parole, que lorsque le verbe le sont également.
Très fréquemment, dans les écoles et lycées où depuis seulement vingt ans je vais parler de la liberté et du respect de la dignité que l’on doit à chaque être humain, des élèves me prient de leur expliquer les circonstances de ma libération. Quand ai-je connu la liberté, me demandent-ils. Je suis alors bien embarrassé pour leur répondre avec exactitude, car je ne sais pas très bien quand celle-ci a eu effectivement lieu.
Ai-je été libéré le jour où au début du mois de mai 1945 j’ai été arraché des griffes de mes tortionnaires ? Ai-je été libéré ce jour-là, où n’était-ce pas seulement les chaînes entravant mon corps qui furent dénouées ?
Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir, en descendant du wagon de marchandises sur lequel nous étions entassés, d’avoir ressenti la moindre émotion. J’étais tel un automate, les SS pouvaient faire de moi ce qu’ils voulaient, tout m’était indifférent. Je m’attendais à ce qu’ils mettent fin à mon cauchemar par un coup de révolver comme ils le faisaient pour tous ceux qui, à bout de force ne pouvaient plus suivre la longue colonne de la Marche de la Mort. Je m’attendais à clore, sur ce quai de gare, le plus pénible épisode de ma courte vie et je ne réagissais pas, laissant à mon destin le soin de décider de mon sort.
Alors que je pensais aller vers la mort et partager le sort de mes parents et de ma petite sœur, une fois le convoi reparti, les SS qui m’avaient fait descendre du train avec une centaine de compagnons malades, ont enlevé leurs uniformes, ils n’étaient pas SS du Reich, mais des résistants tchécoslovaques ! Je m’attendais à trouver la mort et c’était la vie qui, de façon on ne peut plus romanesque, m’accueillait en son sein
J’étais apparemment libre après presque deux ans d’inqualifiable épouvante, mais je ne ressentais pas l’intense bonheur, la joie débordante, la plénitude que la liberté aurait du me procurer.
Au camp de Bùna-Monowitz, dans mes rêves diurnes les plus fous je vivais dans mon imaginaire, avec intensité, le jour où je sortirai de l’enfer. J’imaginais que j’allais ressentir une intense et incroyable émotion. J’imaginais que les portes allaient s’ouvrir, que les miradors seraient enfin vides, que les fils de fer barbelés ne seraient plus électrifiés, que les SS ne seraient plus là avec leurs mitraillettes et leurs matraques. Je m’imaginais sortant du camp et accueilli avec des démonstrations de joie par les soldats russes dont, depuis deux mois le bruit des canons se rapprochait de nous. J’imaginais alors que l’inqualifiable oppression dans laquelle je vivais, allait se déchirer d’un seul coup et que la liberté allait me rendre ivre de bonheur. Mais sur ce quai de gare, il n’en fut rien. Je n’étais pas malheureux bien sûr, mais je n’étais pas heureux non plus. L’imaginaire qui me donnait le bonheur de rendre par le rêve, ma libération réelle, ce jour-là, ce bonheur n’était pas au rendez-vous.
Sans aucune émotion je me suis laissé emporté par les infirmiers après qu’avec grande douceur, ils m’aient mis sur un brancard. Certes j’étais épuisé, je n’en pouvais plus, mais je ne ressentais rien parce que je n’étais pas encore libre. Mon corps était libéré mais, malgré la gentillesse des infirmières et des médecins de l’Hôpital Bulovska de Prague, j’étais toujours en détention, je n’étais pas encore un homme libre.
Il m’a fallu attendre quarante ans, quarante ans d’une longue maturation, d’un incessant travail sur moi-même, pour que je puisse utiliser le verbe et expliquer ce qui fut, pour que je puisse retrouver la parole et à travers elle, me sentir enfin libre. Ce n’était pas la parole perdue que je retrouvais ainsi après quatre décennies, mais la parole enfouie que je pouvais mettre au grand jour, celle qui lève les inhibitions, celle qui est libératrice.
La liberté, j’ai commencé à l’approcher le jour où pour la première fois j'ai pu parler dans une école à de jeunes adolescents. C'est-à-dire le jour où la parole et le verbe ont été enfin possibles.
Certes je ne manquais pas de gaîté, je savais rire, me distraire, manier l’humour et l’ironie parfois, mais tout cela n’était qu’apparence, n’était qu’effort de sociabilité. Les horreurs du camp que j’essayais d’occulter, ne faisaient en fait que s’enfouir pour brutalement ressurgir sous forme d’insomnie et d’angoisses, lorsque dans l’intimité de ma solitude toutes les images me revenaient en mémoire. Pour mes proches et mes amis je paraissais libéré, mais j’étais toujours au camp de Bùna-Monowitz que je ne pouvais pas évoquer dans mon souvenir sans que mon visage ne soit inondé de larmes.
Et puis, il y a vingt ans, sous l’impulsion d’une de nos amies, professeur d’histoire dans un grand lycée parisien, j’ai accepté de venir expliquer à des élèves de Terminale, à travers mon propre vécu, les ravages engendrés par le racisme, l’antisémitisme et la mise à l’index de l’autre pour la seule raison de sa culture, de sa religion ou du lieu de son origine. Pendant deux bonnes heures, avec notre ami Pierre Vagnon, ancien déporté de Buchenwald-Dora, nous nous sommes l’un et l’autre donné la parole comme parfois se parlent deux instruments de musique au sein d’un orchestre symphonique, chacun répondant à son tour aux questions posées par les élèves. Deux heures d’un formidable parcours qui nous a montré le chemin de la liberté. Difficile chemin initiatique qui fut, me concernant, le début d’un long travail qui, me transportant de collèges en lycées m’a permis, en refusant l’instrumentalisation de mon état de victime, en reconnaissant que j’avais vis-à-vis des êtres humains plus de devoirs que de droits, en faisant volontairement revivre, sans les diaboliser, les images de mon passé, de devenir le vainqueur de mes tortionnaires.
C’est alors que peu à peu j’ai pris conscience de l’influence libératrice du verbe lorsqu’il s’exprime sans contrainte.
Reste bien sûr la grande question à laquelle je ne sais que répondre : « Pourquoi m’a-t-il fallu quarante années pour libérer le verbe alors que d’autres ont pu le faire immédiatement ? Pourquoi certains ne parlent toujours pas et restent enfermés dans leur mutisme, dans leur douleur qu’ils n’arrivent pas à partager avec les autres ? ». Une analyse psychanalytique pourrait, peut-être nous éclairer sur ce point, mais pour ma part je ne le peux pas et laisse cette question à votre réflexion.
Je voudrais brièvement vous conter deux anecdotes qui, me concernant, témoignent de la fonction libératrice de la parole.
Au camp nous recevions le matin une tranche d’environ deux cents grammes d’un pain à la mie noire, lourde, collante et dans laquelle il m’est arrivé de trouver des copeaux de bois. Un jour, malgré ma faim, j’en avais gardé sous ma loque de chemise un petit morceau pour le manger plus tard, sur le chantier. Il faisait très froid et les civils qui travaillaient au même endroit que moi, avaient fait un brasero pour se réchauffer les mains. Le Kapo et le SS étant absents, les ouvriers m’ont fait signe de m’approcher du feu. J’ai alors pris le petit morceau de pain que j’avais précieusement gardé et le piquant sur une tige de fer, je l’ai fait griller sur les braises. Puis comme un damné, alors qu’il était encore chaud, je l’ai englouti avec une telle avidité que les ouvriers me regardaient fascinés. Ce pain chaud, dont la mie était presque gluante, m’a rendu tellement malade que pendant près de soixante ans l’odeur même du pain grillé m’était insupportable, réveillant des souvenirs que je voulais effacer, faisant revivre Auschwitz contre ma volonté. Et puis il y a trois ans, mon épouse prenant sa retraite, je fus tout heureux à l’idée de faire avec elle ce que nous n’avions quasiment jamais pu faire en dehors des vacances : partager ensemble le petit déjeuner. Et quel ne fut pas mon étonnement le matin où je me suis surpris faisant griller, machinalement, sans y penser, mes tranches de pain dans le toasteur pour les déguster avec grand plaisir.
Quant à la deuxième anecdote elle est très récente, puisqu’elle n’a pas huit jours. Depuis 62 ans je vivais tous les 12 novembre, date de mon arrestation, dans une angoisse épouvantable où tout, entièrement tout me revenait en mémoire, me laissant dans un état psychologique que je vous laisse le soin d’imaginer. Cette année, dimanche dernier pour être précis, je me suis réveillé en prenant conscience avec étonnement que la journée précédente, le 12 novembre, pour la première fois depuis ma libération, je l’avais vécue sans même m’en rendre compte, sans y penser un seul instant !
Si j’ai pu ainsi faire griller mon pain le matin et le manger avec plaisir, si j’ai pu vivre un 12 novembre comme tous les jours de l’année et sans résurgence du passé, c’est que je suis maintenant véritablement libre. Si je suis ainsi libre c’est grâce au verbe qui m’a enfin libéré en me permettant d’expliquer tout ce que j’avais vécu, sans passion, ni émotion excessive.
Oui la parole est libératrice, elle lève les inhibitions, c’est pourquoi je dois un grand remerciement à tous les collégiens et lycéens qui depuis 20 ans m’ont aidé, par la qualité de leur écoute à sortir du camp et à fermer psychologiquement et de façon définitive les portes d’Auschwitz.
 
 
Sam Braun
 
Paris le 19 novembre 2005
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Jeudi 1 décembre 2005 4 01 /12 /2005 20:13

Depuis quelques semaines on parle beaucoup de l'attitude des cheminots durant l'occupation allemande.

Je sais que les Allemands ont dit après la guerre à peu près ceci : "sans l'aide de la police française et ce que l'on appelle maintenant la SNCF, nous n'aurions jamais pu faire en France tout ce que nous avons fait". En cela ils ont bien raison.

Mais je pense qu'il faut différencier les policiers de la police officielle, de même qu'il ne faut pas confondre la SNCF avec les cheminots.

Il y a eu les organismes officiels qui ne devraient pas être bien fiers de ce qu'il ont laissé faire (comme les rafles dont celle du Vel d'Hiv, les convois en direction de l'Est dont aucun n'a été arrêté etc ...) et les hommes qui composent ces organismes.

Certes ils n'ont pas été tous glorieux, la majorité même a été assez frileuse, mais certains ont été magnifiques. Et je pense à ces policiers qui la veille des rafles allaient prévenir les familles juives, à ces cheminots dont les actes de résistance ont été indiscutables. Plus de 8000 cheminots ont eu à souffrir de leurs actes de résistance. Je ne peux pas non plus laisser à la trappe ce cheminot qui a ramassé le bout de papier griffonné par ma mère et qu'elle a jeté sur la voie par la petite meurtrière du wagon à bestiaux, lorsque nous sommes partis de la gare de Bobigny en direction de Auschwitz-Birkenau. Cette lettre est arrivée à l'adresse écrite par ma mère !

S'il y a un procès à faire, car il n'a malheureusement jamais été réellement fait, ce devrait être celui de Vichy et de tous les rouages mis au point par ce gouvernement totalement vendu aux nazis.

J'ai un moment espéré que le procès de Papon devienne celui de Vichy, malheureusement ce ne fut pas le cas et je le regrette bien car la France sortirait glorieuse de reconnaître ses fautes. Le Président Chirac, il y a quelques années lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv a bien reconnu la responsabilité du gouvernement de Vichy, mais cela ne suffit pas, à mon sens.

Je ne veux pas dire par là qu'il faille systématiquement ternir la mémoire de ceux qui ne sont plus là, je veux simplement dire que la reconnaissance officielle des crimes du gouvernement de Vichy, calmerait peut-être, pour un temps, l'ardeur des négationistes et des révisionistes, qui ne sont que des falsificateurs de l'Histoire..

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Lundi 5 décembre 2005 1 05 /12 /2005 15:10

Au Monument aux morts de Auschwitz-Birkenau

 

 

 

 

 

 

Mes amis, malgré tout le désir que j'avais depuis plus d'un an d’être avec vous aujourd’hui, je n’ai pu vous accompagner dans ce voyage initiatique, ma santé, me l’a interdit.

 

Jean-Pierre qui a beaucoup œuvré pour la réussite de ce voyage commémoratif, a accepté de me prêter sa voix.

 

J'aurais aimé être avec vous pour entendre, une fois de plus le vent souffler dans les allées du camp et revivre tout ce qu'il avait à nous dire, tout ce qu’il avait à nous raconter, lui qui a tout vu, tout entendu, tout perçu et peut, si on sait l'écouter mieux que l’entendre, nous décrire l'horreur absolue.

 

J'aurais voulu être avec vous pour écouter toutes les pierres restituer l'angoisse, les plaintes, les cris de chacun de ceux qui allaient mourir et dont les voix se sont incrustées en elles pour resurgir et raconter Auschwitz. Vous avez lu aujourd’hui le vrai livre d’histoire de ce lieux rougit par le sang des martyrs, livre qui n’était jusqu'alors dans l’esprit de la majorité d’entre vous, qu’un dramatique livre d’images.

 

J'aurais voulu être avec vous pour revivre la mort de tous ceux qui ont été sacrifiés sur l'autel de la barbarie parce qu'ils étaient d'une autre religion, d’une autre culture et trouvaient leurs références éthiques dans un autre creuset que l’idéologie nazie..

 

J'aurais voulu être avec vous, car seul je n'en ai plus le courage, pour faire avec ma mère, mon père et ma petite soeur, pour faire avec eux et avec les 760 personnes de notre convoi qui ont été massacrés le soir même de notre arrivée, leurs derniers pas d'êtres vivants.

 

J'aurais voulu être avec vous, non pour faire le deuil de ceux qui sont morts ici, car ce deuil-là je ne veux pas le faire, mais pour évoquer dans le silence, la mémoire de tous ceux que personne ne pleure car personne ne leur a survécu. Morts sans cercueil, sans linceul, sans rien. Morts sans souvenir.

 

La sélection, à l’arrivée du train, qui m'a permis de survivre près de deux années, était aléatoire, sans critères particuliers sauf celui, peut-être de paraître assez solide pour être utile à l'effort de guerre du Reich. Et cette sélection, autant qu'il m'en souvienne, se faisait dans le mépris plutôt que dans la haine. On lisait l’indifférence dans le regard de ceux qui choisissaient ceux qu’ils allaient assassiner tout de suite, et ceux à qui ils accordaient un sursis. 240 personnes sur le millier que composait mon convoi ont bénéficié de ce sursis et ont été sélectionnées pour travailler. Près de deux ans plus tard, après la marche de la mort, nous n’étions plus que 40 survivants. Les coups, la faim, la maladie, la terrible épreuve de la marche forcée lorsque nous avons évacué le camp et erré sur les routes durant quatre mois gardés par les SS et les chiens en ne mangeant presque rien si ce n’est l’herbe des prés, en ont tué 200. Certains tombaient, épuisés, soit sur le chantier de l’usine, soit sur la place du camp, lors des interminables appels, soit lors de la marche de la mort. Ils s’affaissaient en tombant, comme des poupées de chiffon.

 

Je vous aurais aussi parlé de ces morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, de ces êtres au même visage, au même regard, aux yeux sans expression, enfoncés bien loin dans leurs orbites et qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles. Ils ne pensaient pas survivre un jour de plus, un bref instant de plus, car la Mort était toujours-là, présente à nos côtés et rodait autour de nous.

 

Je vous aurais parlé de tout ce dont je ne parle jamais et que seuls les pierres et le vent d'Auschwitz, avec votre chaleureuse présence, auraient libéré de ma mémoire. Lourde charge de soixante années !!

 

Mais je vous aurais dit aussi que les bourreaux, presque tous les bourreaux que j'ai rencontrés dans le camp de Buna-Monowitz, à 6 kilomètres d'ici, ou à l'usine de l'IG Farben, étaient des êtres ordinaires comme nous le sommes  nous-mêmes. Ils assassinaient le jour des centaines de personnes dans la plus totale indifférence, et redevenaient le soir des pères attentifs et des maris modèles. S’ils n'étaient pas génétiquement prédisposés à faire tout ce qu’ils ont fait, ils furent, par contre programmés par un endoctrinement, une idéologie mortifère qui a fait d’eux des machines à tuer avec la conscience du travail bien fait.

 

Pour eux, les juifs, les tsiganes n'appartenaient pas à l'humanité. Ils pouvaient les éliminer comme on tue les insectes, et observaient même leur agonie en regardant par les hublots des chambres à gaz. Ils faisaient tout simplement leur travail au service duquel ils mettaient intelligence et méthodes. Méfions-nous de l’intelligence lorsqu’elle est isolée, car sans conscience, elle ne nous protège pas de la barbarie.

 

Lorsque ce soir de retour chez vous, vos enfants ou vos petits enfants vous demanderont de leur décrire ce que vous avez vu aujourd’hui à Auschwitz, s’ils vous demandent ce qui vous restera de cette journée, qu’allez-vous leur dire ? Qu’allez-vous faire de l’émotion qui vous a étreint durant ces courtes heures ? Comment allez-vous dépeindre l’éternité des minutes concentrationnaires ? Qu’allez-vous leur dire, alors que par votre seule présence, vous êtes devenus maintenant des « passeurs de mémoire » ?

 

Vous leur direz que vous avez approché l’innommable, l’indicible. Vous leur direz que Auschwitz est et doit rester le symbole d’un génocide dont la particularité était que les victimes, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, devenaient « matière première’ ». Vous leur expliquerez ce que les bourreaux faisaient des cheveux, des dents en or, des alliances dont ils dépouillaient les morts et ce qu’ils envisageaient de faire avec la graisse qui sortait des fours crématoires.

 

Vous leur direz aussi et surtout que les bourreaux étaient des hommes ordinaires comme ils le sont eux-mêmes et comme nous le sommes également.

 

En leur expliquant tout ce que vous avez vu et vécu durant cette journée, vous leur direz que leur premier devoir sera de se méfier d’abord d‘eux-mêmes. Le bourreau qu’ils devront combattre et pourchasser inlassablement, toute leur vie, tout en restant vigilants à ce que feront et diront les autres, est celui que, comme tous les hommes ils portent au fond d’eux-mêmes.

 

Nous sommes tous, certes, ombre et lumière et le ventre fécond évoqué par Brecht, dont pourrait rejaillir à tous moments la bête immonde, ce ventre pourrait être notre propre ventre si, un jour, baissant notre garde, nous cessions d’avoir pour l’autre, tous les autres, le respect de leur dignité.

 

Et puis je vous demande, à tous, que vous soyez de culture juive ou que vous ne le soyez pas, je demande à tous, ce soir, de retour chez vous, de chasser votre tristesse, de reléguer dans un coin de votre mémoire toute l’horreur que vous avez côtoyée aujourd’hui. Je vous demande à tous de laisser place à la vie et d’être heureux, malgré Auschwitz et tous les lieux de douleurs. Si les bourreaux, voulant détruire toute une culture ont assassiné des millions de gens, s’ils ont semé tant de tristesse et de désespérance, s’ils ont montré jusqu’où pouvait aller la violence aveugle et l’intelligence au seul service du mal, il faut qu’ils perdent devant la vie qui sera toujours plus forte que la mort.

 

 

                                                                                      11 octobre 2003

 

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Samedi 24 décembre 2005 6 24 /12 /2005 10:39

Une fois de plus les lumières de Noël, ce soir, brilleront de tous leurs feux, les sapins clignoteront en nous faisant de l'oeil, les cadeaux aux papiers colorés s'accumuleront dans certains foyers étouffant sous leur nombre les chaussures mises devant les cheminées. Une fois de plus Noël sera le symbole de la joie, du renouveau et de l'espoir.

Et pourtant, peut-on effacer de notre pensée tous ces petits enfants pour lesquels Noël restera un jour triste, un jour sans espoir, un jour sans bonheur ?

Pour moi qui crois à la force de la pensée puisque je pense qu'elle est matière, unissons nous, par la force de notre volonté afin de soulager un peu la tristesse et la misère de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître dans nos familles privilégiées. Vers minuit pensons très fort à tous ceux-là, à tous ceux qui ne trouvent leur subsistance que sur des tas d'imondices, à tous ceux qui n'ont pas la force d'imaginer même le Père Noël.

Je sais que penser à ceux qui souffrent est bien peu de choses, mais ce sera déjà cela car nous oublierons pour un temps nos égoïsmes de nantis en nous penchant, par la force de notre pensée vers tous ceux qui, en silence, appellent à l'aide.

Mais que tous ceux, et je sais qu'ils sont nombreux, qui oeuvrent sur le terrain près de la douleur des autres soient assurés de toute notre reconnaissance et de tout notre amour.

Ainsi nous aurons tous un peu moins honte devant l'accumulation de jouets que recevront, ce soir, nos enfants.

Que 2006 nous apporte à tous la force de nous pencher sur le malheur des autres

 

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Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /2006 01:23

Récemment m’est parvenu, par Internet, un diaporama accompagné de réflexions sur le bonheur dont la dernière, depuis ce jour, ne cesse d’habiter ma pensée.

 

 

Je vous la livre comme je l’ai reçue :

 

 

« Il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, car le bonheur, c’est le chemin »

 

 

J’avoue que la lecture et les nombreuses relectures de cette phrase ont éveillé, en moi, plusieurs résonances.

 

J’ai tout d’abord été bercé par son côté poétique, par le chant de ses mots, par les images mêmes que cette phrase faisait surgir en moi.

 

Chaque fois que je la relisais, des explications inattendues me prenaient à bras le corps et m’emportaient vers des réflexions nouvelles, car chaque fois me venaient à l’esprit d’autres pistes de pensée.

 

 

Le bonheur est-il une finalité en lui-même ?

 

Si on devait aller « vers » le bonheur en orientant tous nos efforts dans le but unique de l’atteindre, comme on peut toujours aller plus loin dans notre propre évolution et que le sentiment de plénitude satisfaite n’est jamais abouti, ce bonheur inaccessible deviendrait une utopie inatteignable. Nous serions alors tous frustrés, puisque le but fixé et jamais satisfait, deviendrait presqu’un mythe.

 

 

Si en revanche, on aborde la notion de bonheur non comme un but à atteindre, mais comme un moyen, alors tous les instants de la vie peuvent devenir source de satisfaction, toutes les embûches qu’inévitablement nous rencontrons et que, grâce à nos efforts nous arrivons à vaincre, peuvent être source d’un réel bonheur, d’une vraie plénitude.

 

 

Un proverbe africain dit que « le bonheur se construit à chaque instant de sa vie avec son cœur » et les bouddhistes recommandent de vivre intensément et avec conscience tous les instants de la vie, car chaque instant de la vie est en lui-même un bonheur.

 

 

Nous sommes, me semble-t-il au cœur même de cette réflexion.

 

Pour moi le bonheur n’est pas l’état final dans lequel nous nous trouvons lors de la satisfaction de nos désirs, mais réside dans l’effort permanent qu’il faut fournir pour y arriver. Je serais même tenté de dire que le bonheur est cet effort incessant, parce que bonheur et effort sont de même nature.

 

La vie met au travers de notre route des difficultés, des doutes, des désespoirs. Le bonheur n’est pas dans l’aboutissement de ce périlleux voyage mais dans l’effort permanent qu’il faut fournir, à chaque instant, pour surmonter les obstacles.

 

Obstacles divers puisque le premier de ceux-ci nous le portons en nous. L’homme est le premier prédateur de l’homme et probablement le plus dangereux de tous. En nous se cachent toutes nos faiblesses, toutes nos insuffisances, toutes nos incompréhensions responsables de la plupart de nos maux.

 

Mais en nous se trouvent également les ressources nécessaires pour vaincre toutes nos difficultés.

 

Certes, lorsque se dressent devant nous des barrières nous paraissant infranchissables, lorsque des sentiments de rancœur, de haine aussi et parfois de vengeance nous assaillent et que nous savons les vaincre en les chassant de notre cœur et de notre esprit, lorsqu’enfin nous en sortons vainqueurs, les sentiments qui nous habitent alors, sentiments de plénitude et de satisfaction pourraient être interprétés comme l’aboutissement d’une certaine forme de bonheur. Mais ils ne sont que des sentiments de joie, bien fugitifs et temporaires.

 

 

Alors le bonheur existe-t-il ? Ou n’est-il pas une chimère qui fait courir le monde des hommes ?

 

Le bonheur que chacun recherche avec fébrilité est-il le résultat de la satisfaction d’un désir, ou n’est-il pas simplement comme je l’ai suggéré, non un but en lui-même, mais un moyen ? Un moyen pour aller où ? Un moyen pour aller vers quoi ?

 

Plusieurs réponses peuvent être apportées à ces questions.

 

Je pense, pour ma part qu’il est tout simplement un moyen pour accomplir sa vie  et qu’il n’y a bonheur que dans la satisfaction de l’effort accompli.

 

 

Le bonheur est donc au cours de notre chemin de vie et non à l’aboutissement de celui-ci, ce qui en termes poétiques s’exprime merveilleusement par la phrase que j’ai citée plus haut et par celle lue aussi sur le même diaporama:

 

 

« Le bonheur n’est pas une destination, mais un voyage».

 

 

Voilà les simples réflexions que m’ont inspirées ces textes, réflexions que je voulais partager avec vous.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mardi 7 mars 2006 2 07 /03 /2006 12:45

Lors de mes interventions dans les établissements scolaires les jeunes veulent souvent savoir ce que je pense du concept de Dieu, après avoir vécu dans les camps d’extermination nazis et côtoyé tant de morts injustes.

 

Je leur explique qu’étant né dans une famille non religieuse (je ne me souviens pas être entré dans une synagogue avec mes parents), j’ai néanmoins traversé à l’âge de 14 ou 15 ans, comme beaucoup d’adolescents, un phase mystique rapidement effacée dès mon arrivé à Auschwitz. J’ai eu ensuite le sentiment, comme l’a écrit un philosophe allemand, que « Dieu était mort à Auschwitz ».

 

Puis, tant bien que mal j’ai survécu, ai retrouvé la vie normale, suis devenu ce que je voulais être, un homme ordinaire.

 

Mais au fur et à mesure que les ans s’accumulaient, je me disais qu’il serait bien dommage, voire même stupide, qu’il n’y ait pas de projet à la vie. Je concevais difficilement que nous ne soyons que la résultante de la rencontre fortuite et combien invraissemblable, en terme de probabilité, de plusieurs atomes.

 

Certains pourraient donner à ce projet le nom de Dieu, pour moi ça n’était qu’une réflexion qui, je dois le dire ne me satisfaisait pas du tout.

 

Et puis un jour, mon épouse m’a apporté la photocopie d’une légende hindoue qu’elle avait lue dans le salon d’attente d’un médecin. En prenant connaissance de cette légende, brusquement, un voile s’est déchiré et j’ai eu la sensation de découvrir qu’elle était écrite depuis toujours en moi, mais que je ne savais pas la lire.

 

 

Ce texte est le suivant :

 

 

« Une vieille légende hindoue raconte qu’il y eut un temps où les hommes possédaient, en eux, la divinité. Mais , leur cupidité, leur égoïsme, leur soif du pouvoir, leur désirent de toujours supplanter les autres, firent qu’ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, le Maître des Dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher à un endroit où il leur serait impossible de le retrouver. Il convoqua les Dieux mineurs et réfléchit avec eux.

 

 

Un des Dieux lui suggéra d’enterrer le pouvoir divin de l’homme au plus profond de la terre, jusqu’au centre du monde, près du magma, mais Brahma lui répondit : « Non, cela ne suffit pas, car l’homme creusera, creusera, et un jour il le retrouvera, s’en saisira et se comportera à nouveau comme avant ».

 

 

Un autre Dieu lui dit alors : « Maître, cachons-le au plus haut du ciel, là où finit notre monde et commence l’éternité ». Mais Brahma répondit : « Non, cela ne suffit pas non plus, car dans son désir de conquérir l’Univers, l’homme finira par l’explorer, il montra très haut dans le ciel, et il le retrouvera ».

 

 

Un troisième Dieu lui dit enfin : « Maître, immergeons-le au plus profond des océans, là où il n’y a plus de vie, il ne pourra jamais descendre si bas ! ». Mais Brahma répondit : « Non, car l'homme voudra aussi conquérir toutes les mers, il construira des machines qui pourront descendre au fond des océans et en explorant les profondeurs, il le trouvera et le remontera à la surface ».

 

Les Dieux mineurs, désappointés, étaient atterrés et conclurent qu'ils ne savaient pas où le cacher car il ne semblait exister sur terre, dans le ciel ou dans la mer d'endroit que l'homme ne puisse atteindre un jour.

 

Alors Brahma, dans sa grande sagesse leur dit : « Je sais ce que nous allons faire, nous allons cacher le pouvoir divin des hommes au plus profond d'eux-mêmes, là, ils ne le chercheront jamais ».

 

Depuis ce temps, conclut la légende, l'homme a fait le tour de la terre, est monté très haut dans le ciel, a exploré la profondeur des océans, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui-même et qu'il retrouvera, lorsqu'enfin il possédera la sagesse ». »

 

 

Cette merveilleuse légende, riche en symboles, je la leur conte lorsqu’ils me demandent ce que je pense du concept de Dieu. Toute cette sagesse, surtout la dernière phrase qui la contient dans son intégralité, je tente de la leur commenter. Je leur explique que, pour moi, comme tous les hommes, ils ont en eux la divinité, mais que pour la trouver il faut se remettre en question tous les jours et ne jamais s’enfermer dans ses certitudes, sources de tous les extrémismes générateurs de violence.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 31 mai 2006 3 31 /05 /2006 12:39

Sans vouloir entamer une polémique hors de propos qui serait de savoir si la prostitution volontaire et donc non contrainte est inéluctable à la nature même de nos sociétés, je voudrais simplement exprimer, par cette courte réflexion, ma colère du moment.

 

 

Nous apprenons en effet, sur tous les médias, presse écrite et audio-visuelle, que « le gouvernement allemand allait faire venir plusieurs milliers de prostituées lors de la coupe de monde de foot-ball ». Devant cette prostitution organisée à l’échelon gouvernemental, nous n’entendons que le silence étourdissant des associations qui ont pourtant comme vocation de lutter pour la liberté des êtres humains, pour le respect de la Charte des Droits de l’Homme, contre la pression esclavagiste de certains hommes envers d’autres hommes !

 

 

On pourrait bien sûr, me dire que de nombreux êtres humains font ce « métier » volontairement sans y être contraints et que l’organisation d’immenses bordels, autorisés en Allemagne, vaut mieux que les laisser dans les rues pratiquer le classique racolage. Les regrouper dans ces « usines », pensent certains, permet plus facilement de les identifier et de les contrôler médicalement. Je connais ces arguments et ce n’est pas sur l’existence de la prostitution et des maisons closes que se place mon « billet d’humeur »

 

 

Réfléchissons plutôt aux seules méthodes que pourront utiliser les responsables du gouvernement allemand pour faire venir toute cette population. A qui vont-ils s’adresser pour trouver ces milliers d’êtres humains déplacés ? Vont-ils mettre des petites annonces dans les journaux des pays de l’Est, d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est ? Vont-ils envoyer des émissaires dans tous ces pays pour recruter sur place tous ceux et celles qui manquant de tout n’ont, comme seule solution que la vente de leur corps pour ne pas mourir de faim ?

 

 

Ce ne sont évidemment pas ces méthodes de recrutement qu’ils vont utiliser. Alors que vont-ils faire ? Ils vont tout simplement s’adresser aux organisateurs des réseaux de prostitution, c'est-à-dire aux proxénètes qui tirent des profits considérables de la détresse de tous ces gens.

 

 

Devenant ainsi complices de ce trafic d’êtres humains, ils seraient en France poursuivis pour proxénétisme aggravé.

 

 

Or, dans notre pays, qui a fait entendre sa voix ? Qu s’est insurgé contre l’Etat proxénète ? Quelle organisation humanitaire s’est-elle portée au secours des Droits de l’Homme bafoués légalement en ce début du vingt et unième siècle ?

 

 

Personne ne s’est élevé contre ce qui moralement est inadmissible ou si faiblement que ce ne fut entendu par personne.

 

 

La barbarie a encore de beaux jours devant elle, et je suis triste de constater qu’une fois de plus les gouvernements en sont les complices.

 

 

 

 

31 mai 2006

 

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Vendredi 21 juillet 2006 5 21 /07 /2006 09:35

Et bien voilà que s’éteignent enfin les lampions de ce que d’aucuns ont appelé, doux euphémisme, la « fête » du foot-ball !

 

S’agissait-il vraiment d’une fête lorsque les reportages télévisuels, dont l’exclusivité fut très chèrement achetée par certaines chaînes de télévision, nous montraient le nombre impressionnant de policiers mobilisés pour cet évènement. Vêtus de leur gilet orange, ils encadraient le terrain et se tenant face au public entassé dans les tribunes, ils épiaient tout mouvement insolite pour prévenir toute violence.

 

S’agissait-il vraiment d’une fête vantant les mérites du sport, ou ne s’agissait-il pas plutôt du réveil brutal du plus absurde des nationalismes qui a trouvé son épilogue dans les manifestations populaires de Rome, où certains excités italiens ont porté fièrement et bien haut un cercueil recouvert du drapeau français ?

 

Curieuse fête qui a convié le monde entier, puisque les seuls Dieux des stades n’étaient pas sur la pelouse mais avaient comme nom : dollars ou euros ?

 

S’agissait-il vraiment d’une fête lorsque certains commentateurs n’hésitaient pas à parler de « l’honneur » de la France quand ils évoquaient la victoire de l’équipe qui portait nos couleurs !  A quel niveau plaçaient-ils l’honneur de la France ? Dans les évolutions d’un ballon rond !!

 

Certes il m’est arrivé, et je n’en rougis pas, de regarder certains matchs et d’admirer le ballet auquel se livraient les joueurs avec ce ballon qui, même lorsque j’étais jeune, était loin d’être maîtrisé par mes coups de pieds mal ajustés. Devant ma télévision j’assistais à un spectacle et le plaisir que j’en retirais n’avait rien à voir avec l’honneur de notre pays !

 

Le foot-ball, devenu sport mondial, me pose en effet plusieurs problèmes.

 

Tout d’abord, je l’ai déjà évoqué, je n’accepte pas la confusion que font les supporters et les commentateurs, entre les ébats des joueurs et l’honneur de notre pays. J’ai trop d’amour et de reconnaissance pour la France qui a accueilli avec générosité, au début du siècle dernier, mon père et ma mère, pour placer ses qualités au même niveau que l’habileté d’un homme, dusse-t-il être français, qui tape dans un ballon rond. Les grands savants qui explorent l’infini de la méconnaissance, ceux qui vont au bout du monde pour être utile aux hommes, éveillent en moi plus de fierté que ceux qui, accompagnés de chèques aux montants astronomiques, font d’un ballon leur seule perspective de vie.

 

Je me pose aussi la question, réactualisée durant un mois par la médiatisation outrancière de la Coupe du Monde  : « pourquoi le foot-ball, de tous les sports d’équipe, est-il celui qui suscite le plus de violence ?».Si, à ma connaissance ce ne fut pas le cas en Allemagne, n’est-ce pas tout simplement parce que l’immense présence policière a été dissuasive ? Que se passe-t-il dans certains pays comme en Angleterre, le dimanche, dans de nombreux stades, lorsque les policiers sont soit absents, soit en nombre insuffisant ?

 

On pourra bien sûr me dire que les bandes de voyous qui se battent dans les stades n’y sont que pour cela et qu’ils n’ont pas grand-chose à voir avec le foot qui ne devient alors qu’un prétexte. Certes, mais pourquoi le foot et pas un autre sport ? Pourquoi le rugby, pourtant infiniment plus viril que le foot, n’attire pas, dans ses tribunes toutes ces bandes de casseurs.

 

Alors se repose à moi la question : « pourquoi le foot ? ».

 

Est-ce parce que, dès qu’il fait ses premiers pas le petit d’homme tape avec ses pieds dans une balle et que dans certains quartiers déshérités la boite de conserve remplaçant le ballon rond va de pieds en pieds selon l’adresse des gamins ?

 

Peut-être que l’explication se trouve effectivement dans la nature même de ce « jeu » qui répond aux premiers instincts de l’homme. Le foot ne porte-t-il pas, par sa nature même, les germes de la violence ?

 

Je pense, en effet, à la symbolique du « coup de pied » qui n’est jamais donné en témoignage d’amitié mais toujours pour se venger d’une offense subie ou plus simplement par agressivité ?

 

Les cartons rouges éliminant des joueurs responsables, sur le terrain, d’actes  jugés violents par les arbitres, ne témoignent-ils de ce mécanisme psychologique, le coup de pied n’étant pas, par nature, preuve d’affection ?

 

Le carton rouge qui a sanctionné Zidane pour son coup de tête donné au joueur italien, n’a-t-il pas été instauré parce que le foot éveille chez le joueur des pulsions de violence ? Violence justifiée selon Zidane puisque, comme il l’a dit lui-même lors d’une interview, « il est un homme » et que comme tel il devait répondre par la violence aux injures qu’il dit avoir reçues. Ce qui veut dire que s’il n’avait pas répondu en donnant « virilement » le coup de tête, il devenait une mauviette à ses propres yeux. Curieuse façon de ne voir dans la justice que la loi du plus fort !

 

Voilà, j’ai eu besoin de me lâcher un peu et de dire à tous ceux qui aiment le foot et que je respecte totalement, qu’il leur faut raison garder.

 

Le sport ne doit jamais devenir ce que furent les jeux du cirque.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Jeudi 14 septembre 2006 4 14 /09 /2006 12:54

 

 

Il y a quelques jours j’ai lu sur la quatrième de couverture de l’excellent livre de Laurent Gaudé «  L’Eldorado », une phrase fort belle et dont le sens va bien au-delà de ses simples mots : « Il n’y a pas de frontière que l’Espérance ne puisse franchir ».

 

Si l’on s’en tient au contexte de ce livre, si l’on ne recherche pas ce qui se cache derrière les mots, il s’agit de frontières réelles que veulent franchir par tous les moyens des hommes animés par la volonté de vivre. Ils sont courageux, volontaires, obstinés même et ne trouvant pas les moyens de subsister dans leur pays où une grande pauvreté sévit, pensent les trouver de l’autre côté de la frontière, dans ce qu’ils croient être un nouvel « Eldorado ». Ces hommes, que d’aucuns nomment « clandestins », poussés hors de chez eux par la misère se lancent dans cette aventure malgré l’énormité des risques parce qu’ils pensent trouver la survie plus loin, toujours plus loin. Ils bravent tous les dangers, beaucoup périssent en mer et ceux qui n’ont pas eu ce destin et qui échouent, sans se lasser, parce qu’ils n’ont pas d’autres solutions, retenteront plus tard. Ils sont volés, violentés, dépouillés par des hommes sans scrupule qui devaient « les faire passer de l’autre côté », mais malgré cela, ils recommenceront à la première occasion, sitôt qu’ils auront réuni l’argent nécessaire exigée par ces nouveaux négriers. L’espérance de trouver enfin du travail pour simplement subsister et faire vivre leur famille est leur moteur commun. Cette fuite devant le dénouement le plus extrême devient leur seule raison de vivre.

 

Laurent Gaudé, utilise comme symbole ces « clandestins pour survivre », afin de montrer que grâce à l’espérance l’improbable devient possible. Il n’y a pas de barrières que l’espérance ne puisse franchir, espérance qui repousse toujours plus loin les limites de l’impossible. Les hommes stimulés par l’espérance peuvent réaliser leurs rêves. Ils peuvent  réussir leur vie même si l’humanité est de plus en plus impersonnelle et froide et que les inégalités entre les hommes ne cessent de grandir.

 

Comment vivre sans espérance ? Comment envisager l’avenir du monde si on ne le rêve pas meilleur, plus humain et plus fraternel ? Comment traverser sa vie si on marche à côté d’elle plutôt que dans le sillon qu’elle creuse tous les jours, même si celui-ci est parsemé d’ornières ? Comment montrer du désintérêt à ce qui se passe chez l’autre, puisque l’indifférence est la négation même de la société humaine et que l’on est toujours l’autre de quelqu’un ?

 

 

L’espérance, parfois taxée de folle espérance, évoque en moi deux réflexions.

 

Tout d’abord celle très personnelle de ce que fut ma survie à la barbarie d’Auschwitz. Là-bas l’Espérance, sauf le dernier jour, ne m’a jamais quitté. En dehors de toute logique, dans cet enfer où régnait en maître la plus sauvage des violences, où la Mort nous épiait sans cesse pour accomplir son oeuvre, j’avais la certitude que je serais épargné et libéré un jour. Comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, cette folle espérance, car il fallait être fou pour avoir de l’espérance là-bas, créait, dans mon imaginaire des lendemains toujours meilleurs. J’étais convaincu de me réveiller un beau matin libre comme je l’étais avant, libre de me mouvoir à ma guise, libre de manger à ma faim, libre de penser ma vie autrement qu’entourée de clôtures électrifiées. Cette espérance qui, comme a dit un philosophe, parce qu’elle est du féminin par rapport à l’espoir est capable, comme une femme qui donne la vie, de créer une minute de plus, une heure de plus, une journée de plus qui, se surajoutant à toutes les autres finissent par faire des mois, puis des années. L’espérance, lorsqu’elle est vécue avec tant d’intensité, est alors génératrice de vie.

 

Quant à ma deuxième réflexion je la trouve dans la mythologie, dans le « Mythe de Pandore ». Dans la jarre offerte par Zeus à Pandore lors de son mariage avec Epiméthée, frère de Prométhée, il y avait tous les maux qui s’abattraient sur l’humanité si un jour ils étaient libérés. Pandore avait ordre de ne pas ouvrir cette jarre, mais, poussée par une insatiable curiosité elle ne résista pas à la tentation et passant outre l’interdiction l’ouvrit pour découvrir ce qu’elle contenait. Alors elle libéra, comme les mauvais génies enfermés dans des jarres, la vieillesse, les vices, les maladies et tous les malheurs s’abattirent sur l’humanité. Effrayée elle referma brusquement la jarre et y tint prisonnière l’Espérance que Zeus avait mise tout au fond.

 

Ainsi l’Espérance n’habitèrent pas les Hommes comme le firent les fléaux, les vices et les maladies mais enfermée dans la jarre elle devint une vertu que seuls ceux qui font l’effort pour la rechercher arrivent à trouver.

 

L’Espérance permet aux hommes de progresser, de vaincre l’adversité lorsque celle-ci leur est défavorable, d’abattre les frontières de ce qui peut leur sembler insurmontable, elle leur permet même de réaliser l’impossible. Restée au fond de la jarre refermée brusquement par Pandore elle n’est possédée que par ceux qui la recherchent inlassablement et qui, une fois qu’ils l’ont trouvée la libèrent avec mille précautions afin de s’en vêtir comme d’un manteau protecteur.

 

Oui Laurent Gaudé a raison, il n’y a pas de frontière que l’Espérance ne puisse franchir puisqu’elle repousse les frontières de l’impossible.

 

 

14 septembre 2006

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Samedi 25 novembre 2006 6 25 /11 /2006 12:23

Toute ma vie le Temps a exercé sur moi une espèce de fascination. Je dois réfléchir pour préciser mon âge ou celui de ceux que j’aime ; je dois aussi faire un effort pour situer une date ou un évènement dans l’histoire.

 

Le temps est tellement abstrait qu’il m’est difficile de l’intégrer. Et malgré son abstraction, il a objectivement fuit avec une telle vitesse que je ne me suis aperçu de rien. Ma vie a traversé le Temps comme un éclair troue les nuages et je me trouve maintenant à l’aube de mon existence sans m’être rendu beaucoup compte de l’irréversibilité des jours.

 

Oui, le Temps ne cesse de me fasciner.

 

Le temps contre lequel nous nous battons ayant souvent l’impression de n’avoir jamais assez de temps pour terminer ce que nous entreprenons.

 

Le Temps, notre grand ennemi.

 

Le Temps inexorable qui laisse son empreinte sur nos capacités physiques, nous montrant à tout instant sa supériorité en griffant notre corps de sa marque irréversible si mal vécue dans une civilisation comme la nôtre qui voue à la jeunesse un véritable culte.

 

Le Temps après lequel nous courons et qui fuit devant nous dans une course inexorable, incompréhensible, insaisissable.

 

Le temps pour lequel nous nous battons, puisque nous construisons rarement dans l’éphémère, nos réalisations devant, selon nous, perdurer et défier le Temps. L’angoisse de la mort, le vertige que donne la finitude, nous entraînent à créer une œuvre, artistique ou matérielle, qui va nous survivre en prolongeant notre vie au-delà de la mort. Comme si, à travers nos réalisations nous bâtissions notre éternité ! Il en va peut-être ainsi de la création artistique dont les œuvres sont appelées non seulement à se jouer du Temps, mais à le narguer en s’en faisant complice. « Il est permis de définir l’artiste comme celui qui, tel le croyant, met son espoir dans un avenir bien au-delà de la vie » (Jean d’Ormesson dans « C’était bien »).

 

Une de mes amies, artiste sculpteur m’a dit un jour, qu’elle créait pour vaincre son angoisse de la mort, et que seul son besoin d’éternité animait ses bras lorsqu’ils maniaient le maillet et le ciseau.

 

Nous possédons tous un potentiel de création.

 

Tous les êtres humains sont au fond des artistes - le simple fait de vivre est un art en soi - mais le talent, ce qui permet à une création de devenir une œuvre et de s’inscrire dans le temps, est donné à ceux qui, refusant leur propre mort, se projettent dans l’éternité. Ils créent pour conjurer leur finitude, presque pour la nier.

 

Les artistes ont peut-être, plus que les autres, conscience de ce néant, de ce « plus rien », de ce vide post-mortem. Celui qui, comme disait Michel Ange, « est capable d’aller chercher et de faire surgir du fond d’un bloc de marbre la sculpture qui y est cachée », a probablement, plus ou moins consciemment, un vécu de sa fatale disparition, plus grand et surtout plus angoissant que les autres. Il vit d’ailleurs en permanence sa propre mort puisque celle-ci s’inscrit dans sa création.

 

 

Comment définir le Temps, ce Temps si mystérieux puisqu’il est un concept sur lequel ont planché de nombreux philosophes ?

 

Est-il le « temps objectif » que le tic-tac de l’horloge décompte en enlevant à notre vie, minute après minute ?

 

Existait-il avant que le hasard de la création donne naissance au fameux Big-Bang générateur de notre univers ?

 

Que deviendra-t-il lorsque, dans quelques milliards d’années, le soleil se refroidissant, supprimera toute vie sur la terre ?

 

Le temps s’arrêtera-t-il avec la vie de notre planète comme s’il n’existait que parce que l’homme existe ?

 

Est-il l’inexorable usure, l’arrivée incontournable de la vieillesse ? Est-il ce « temps physiologique » qui voit la trace de ses griffures puis la déchéance physique et souvent psychologique s’installer peu à peu ?

 

Ou le Temps n’est-il pas plutôt mesurable par la perception individuelle de chacun ? Ce « temps subjectif », éminemment variable chez chaque individu, et pour un même sujet différent d’un instant à un autre, répond alors à une espèce d’horloge psychologique qui se dérèglerait à tous moments. Certaines minutes sont des éternités, et d’autres sont si courtes que leur brièveté laisse un goût d’amertume et d’insatisfaction.

 

Le Temps que nous ne pouvons ni fixer, ni saisir pour s’en emparer et le manier à notre guise.

 

Le Temps dans lequel le présent, invention des poètes, n’existe pas car parler du présent c’est déjà le conjuguer au passé !

 

Le temps est un mystère insondable.

 

La relation avec le Temps, ou du moins la perception psychologique que je peux en avoir, l’âge aidant, me fascine littéralement.

 

Maintenant, m’acheminant vers la conclusion de ma vie, je ressens que le Temps ne compte plus depuis qu’il m’est compté ! Pardon pour ce mauvais trait venu spontanément sous mes doigts qui effleurent le clavier, mais je ne veux pas le corriger puisqu’il représente à mes yeux, une vérité, ou du moins ma vérité. N’étant pas un créateur talentueux, ma vieillesse n’a que faire des lendemains inconnus et puisque je n’entreprends rien dans une finalité pérenne, j’ai la sensation que demain ne sera pas ou qu’il ne compte pas pour moi. Ce sentiment loin d’être désagréable n’a rien d’angoissant puisque j’aime la vie au point de penser qu’elle est et restera le plus beau des cadeaux.

 

La mort fait partie de la vie puisque la naissance et la mort la délimitent en la définissant. Les gens âgés ont-ils alors « dompté » le temps au point de s’en être rendus maîtres puisque pour eux le temps ne compte plus ?

 

Ceci est un de mes grands questionnements.

 

Certes, certaines personnes, plus elles approchent de l’inéluctable échéance plus leur angoisse grandit. Elles deviennent alors fréquemment acariâtres, parfois agressives et difficiles à vivre, mais j’ai reconnu dans le regard des gens âgés plutôt la sérénité et la joie de vivre que la peur de mourir quelle que soit leur conviction religieuse.

 

N’ont-ils pas alors réussi à maîtriser le Temps ?

 

Et la sagesse n’est-elle pas tout simplement ce nouveau rapport au Temps ?

 

 

25 novembre 2006

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /2007 15:41

 « Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder seulement.

 

Agissez, au lieu de bavarder.

 

Voilà ce qui jadis a failli dominer le monde.

 

Les peuples ont fini par en avoir raison,

 

Mais il ne faut pas chanter victoire hors saison.

 

Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde »

 

Ces six vers écrits par Brecht à la fin de sa pièce de théâtre, « La résistible ascension d’Arturo Ui » donnent raison au poète, puisque la terre, au cours du dernier millénaire, n’a pas connu une seule année de paix !! Elle a été déchirée par plusieurs milliers de conflits de toutes natures : allant des invasions et conquêtes, aux guerres de libération, aux révoltes et aux révolutions. Et la liste de toutes ces violences, malheureusement loin d’être close, s’allonge tous les jours puisqu’il faut y ajouter aussi les actes de barbarie inqualifiables que génèrent le racisme et l’antisémitisme ainsi que les agressions quotidiennes dont sont victimes les membres de certaines communautés Violences aveugles au cours desquelles, vieillards, hommes, femmes et enfants, sont massacrés.

 

Des massacres d’enfants !! Y a t il crime plus grand que le meurtre des enfants, ces petits d’homme dont le sourire est la seule arme ?

 

De quelle maladie souffrent les hommes pour qu’ils soient toujours aussi violents, aussi insensibles à la douleur de l’Autre, au point qu’il me semble être d’un autre temps lorsque je dénonce l’indifférence ? Cette indifférence qui, pour plagier Ernest Renan, « me donne la notion de l’infini ». Elle me fait mesurer l’immense travail que doivent encore faire tous ceux qui se réclament de l’humanisme et ceux qui, ayant souffert de la barbarie, ont comme mission de témoigner. Témoigner sans cesse, non pour rester éternellement dans le passé, mais pour transformer la mémoire en un projet d’avenir afin que nos enfants, vivent demain des jours plus heureux qu’aujourd’hui !

 

Similaires bien que différentes, les voix des rescapés font écho aux voix des disparus, les « témoins intégraux », comme disait Primo Lévi, les « vrais témoins », morts dans les plus horribles conditions. Les voix des rescapés sont les « témoins des témoins » disait-il encore, et « énoncent un discours fait pour le compte des tiers. Elles cherchent à traduire pour les vivants le langage des exterminés laissés là-bas, et celui des survivants qu’ils sont devenus, avec, en eux, ce quelque chose de mort, qui parle en permanence ».

 

Ne banalisons pas les morts injustes qui, tous les soirs, dans le journal télévisé de 20h, nous montrent que partout dans le monde, se déchaînent la violence et la haine aveugle. .

 

Ecoutons les plaintes des millions de morts de la traite des noirs, des centaines de milliers d’Arméniens massacrés au début du siècle dernier.

 

Ecoutons les gémissements des six millions de victimes de la Shoah laissés sans linceul, là-bas, en Europe de l’Est et dans les fours crématoires des camps de la mort dont Auschwitz est et restera le symbole.

 

Ecoutons ces huit cent mille Tziganes, nos frères en humanité, assassinés sur l’autel de leur liberté.

 

Ecoutons tous les Cambodgiens martyrisés sous le régime de Pol Pot et le million de Rwandais massacrés à coups de machette en moins de trois mois.

 

Réveillons l’indifférence des hommes et des nations devant le drame du Darfour, prélude à un nouveau génocide.

 

Ecoutons toutes ces morts violentes qui ne trouveront leur éternel repos que lorsque les témoins des assassinats apporteront leur pierre à l’édifice de la Mémoire.

 

La haine, mère de la violence, peut conduire certains hommes à commettre des actes d’une barbarie inqualifiable, alors que les autres, l’immense majorité des autres, dans le même temps, restent indifférents.

 

Indifférence cruelle qui fait saigner les plaies et se rouvrir les cicatrices.

 

Sachons déceler derrière certains sourires résignés, la douleur, la détresse, la dignité bafouée.

 

Ecoutons ensemble les cris étouffés des déshérités de la vie, leurs plaintes, leur souffrance.

 

Ecoutons tous ceux qui ont eu la malchance de naître dans certaines régions du monde, écoutons ceux qui, à la minute même où vous lisez ces lignes sont toujours les esclaves de certains hommes. Ecoutons ces petits enfants qui, dans certaines régions du monde, pour simplement subsister et ne pas mourir de faim, mendient leur nourriture, ou la trouvent sur des tas d’ordures, sur des tas d’immondices.

 

Je sais que l’homme est le premier prédateur de l’homme, mais ne banalisons pas le martyr de toutes ses victimes. Ne nous cachons pas derrière la fausse certitude que nous n’y pouvons rien et que, quoi que nous fassions, nous ne modifierons jamais le cours de l’histoire que d’aucuns pensent inéluctable. Etre habité par ce pessimisme, serait abandonner la lutte avant même de la commencer. Ce serait baisser les bras, au lieu de les ouvrir largement pour aider ceux qui souffrent.

 

« Le danger de la banalisation – a écrit Tzvetan Todorov, Directeur de recherche au CNRS - consiste aussi à plaquer le passé sur le présent, à assimiler purement et simplement l’un à l’autre, ce qui a pour effet de méconnaître les deux ».

 

Gardons la capacité de nous émouvoir afin de pouvoir, en permanence, mener le combat pour la survie de l’homme. Car c’est bien à la mort de l’humanité que pourraient, un jour, nous convier certains hommes, puisque les méthodes qu’ils utilisent, de plus en plus sophistiquées, sont de plus en plus meurtrières.

 

Refusons aussi de résoudre ces crimes à un simple problème de chiffres comme le font volontiers les leaders des partis politiques extrémistes. Je trouve abominable d’oser ce genre de bilan !! Une seule mort injuste est déjà inadmissible puisque la vie est le plus merveilleux des cadeaux et que la plus belle vertu de l’homme est de respecter celle des autres !

 

« Cent morts c’est une catastrophe, un million de morts, c’est une statistique », disait le sinistre Eichmann. Refusons de toutes nos forces cette logique mortifère car le massacre d’un million d’êtres humains, non pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont, dépasse effectivement la raison.

 

Soyons toujours attentifs, ne relâchons pas notre vigilance, ne flânons pas sur le chemin de la lutte puisque le mal, loin d’être endormi, sévit partout dans le monde.

 

Avec Véronique Alemany-Dessaint je dirai que lorsque « les hommes s’en prennent à l’Homme pour des raisons de religion ou de soi-disant race, laisser le moindre temps au temps, engage une lourde responsabilité face aux vivants et fait preuve de mépris pour ceux qui ont combattu contre cette situation indigne de l’Humanité ».

 

Réveillons-nous. Mobilisons autour de nous toutes les forces de vigilance et prenant notre bâton de pèlerin agissons, sans angélisme, pour la sauvegarde de la dignité des hommes.

 

Mais pressons-nous, il nous reste peu de temps.

 

 

 

7 mars 2007

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /2008 15:18
 
« Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu » (Albin Michel) tel est le titre du livre que je viens d’écrire avec mon ami Stéphane Guinoiseau. 
Longtemps je me suis demandé si je devais coucher sur le papier l’expérience acquise au camp de Buna-Monowitz (Auschwitz III) lorsque j’avais seize ans. Longtemps même le mauvais démon que j’avais en moi, comme tout être humain a le sien, me disait que, somme toute, je n’avais pas grand-chose à dire et en tout cas pas suffisamment pour avoir la prétention d’écrire un livre. Et ce mauvais démon a gagné durant de longues décennies.
Longtemps aussi je me suis demandé si ce que m’avait appris la vie depuis mon retour des camps, c’est à dire depuis que je suis revenu dans une vie civilisée, ou plutôt moins barbare, méritait d’être transmis. Bien souvent m’effleurait la pensée qu’il ne fallait pas étaler au grand jour les réflexions que m’avait inspirées, depuis plus de quatre-vingts ans, la confrontation sociale avec les êtres humains. Tout cela ne m’apparaissait pas comme nécessaire à écrire et surtout ne m’apparaissait pas comme suffisant pour alimenter le contenu d’un livre. J’avais, d’une certaine manière, peur du mot écrit dont la nature même l’expose à une pérennité que n’a pas le verbe lorsqu’il est prononcé.
Je continuais pourtant à apporter avec passion mon témoignage auprès des adolescents. Je pouvais, sans trop de difficulté, utiliser l’oralité pour communiquer aux jeunes ma foi en la vie. Mais coucher mon message par écrit sur une feuille blanche qui, d’anonyme qu’elle était, devient indiscrète puisqu’elle s’insinue dans les pensées les plus intimes de celui qui l’écrit, me semblait hors de mes possibilités et surtout hors de mes forces.
C’est alors qu’est arrivé Stéphane Guinoiseau, professeur de lettres modernes, rencontré dans un collège où j’intervenais auprès d’enfants de troisième. Il a su, avec délicatesse, éveiller en moi une partie de ma vie que je voulais taire tout en respectant certains de mes silences. Grâce à lui, notre livre a pu voir le jour, ensemble de dialogues entre le professeur et moi. Nous y évoquons bien sûr, et comment ne pas le faire, la quotidienneté concentrationnaire, mais nous abordons surtout les grandes questions existentielles que se pose tout être humain. Avec lui, tout professeur qu’il soit, je me retrouvais dans les classes de Terminale où j’avais l’impression d’évoquer, devant des grands adolescents, les questions philosophiques essentielles, éternelles clés du « vivre ensemble ». Et c’est sans aucune fausse pudeur que, stimulé par sa grande culture, j’ai pu, avec lui, faire de ce livre un réel « travail de mémoire » puisque celui-ci, se nourrissant du passé, c'est-à-dire du « devoir de mémoire », se projette dans l’avenir.
Mon état de santé ne me permettant plus de me rendre, dans les établissements scolaires, au devant des adolescents, comme je le faisais dans le passé, j’espère que la lecture de ce livre leur montrera aussi qu’il ne faut jamais perdre espoir et que, même dans les situations les plus désespérées, il faut être habité par l’espérance et par une foi indestructible en la vie qui restera toujours le plus beau des cadeaux.
 
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Vendredi 21 mars 2008 5 21 /03 /2008 10:30

Enseigner la Shoah ou comment transformer une mauvaise idée en bonne pratique…

 

           

            Beaucoup d’arguments ont été avancés rapidement pour s’opposer à l’injonction hâtive du président Sarkozy dans son discours au CRIF du 13 février 2008. La volonté que « chaque élève de CM2 se voie confier la mémoire d’un enfant victime de la Shoah », présentée comme une décision évidente et urgente, a fait réagir bon nombre de rescapés, d’historiens, d’enseignants et de parents…

Si l’on excepte ses inspirateurs ou quelques courtisans acharnés, plus personne ne considère cette idée comme « bonne ». Parce qu’elle suggérait une identification individuelle précoce à une destinée tragique, parce qu’elle prétendait charger d’un deuil mortifère la mémoire d’un enfant, parce qu’elle encourageait éventuellement d’autres revendications mémorielles, parce qu’elle réduisait l’histoire de la Shoah à une victimisation peu propice à l’étude ou à la compréhension, parce qu’elle confondait devoir de mémoire et réflexion, cette mesure incongrue et impérieuse fut largement rejetée.

« Il est nécessaire d’enseigner la Shoah aux élèves de CM2 » affirme le ministre de l’Education pour défendre l’ « intuition » présidentielle. Cette pétition de principe est elle aussi fort discutable ! Qu’il soit nécessaire d’enseigner la Shoah, tout le monde en conviendra.

Mais est-il si nécessaire d’enseigner l’extermination des juifs à des enfants de 10 ans ?

On peut au moins se poser la question. On peut aussi s’interroger sur la nécessité d’enseigner, en CM2, les détails d’une horreur insoutenable que les adultes ont parfois du mal à supporter.

            L’on mit donc en place une commission dirigée par Mme Waysbord-Loing baptisée « Mission pédagogique au sujet de l’enseignement de la Shoah dans le primaire », comme si l’enseignement de la Shoah posait un problème urgent en février 2008 dans les écoles primaires ! Comme si ce problème concernait exclusivement les enfants de 10 ans ! On oublia d’intégrer à cette commission des enseignants en fonction, les premiers concernés par ce travail, mais peu importait : tout le monde l’avait compris, il s’agissait de faire oublier la proposition du CRIF et de la remplacer par des mesures réfléchies et pesées, cette fois. Quand la décision précède la réflexion, il faut parfois faire machine arrière.

            Et le ministre de l’Education affirma que « la bonne idée du président devait se transformer en  bonne pratique »…

            L’idée de confier la mémoire d’un enfant juif exterminé à un enfant de 10 ans ou même à une classe, comme il fut dit après, nous semble une très mauvaise initiative. Bien sûr, après le tumulte médiatique viennent rapidement le silence et l’oubli. Mais, une fois les projecteurs journalistiques éteints, le sujet et les problèmes demeurent. C’est pour cette raison que nous intervenons aujourd’hui.

L’idée de contribuer à la réflexion pédagogique sur la Shoah, enseignement qui a fait l’objet d’un travail très important ces dernières années et qui mobilise l’énergie de nombreux professeurs, est intéressante. L’initiative dans ce domaine doit éviter l’improvisation et les polémiques que suscite toute décision contestable et brutale. Elle ne doit pas se limiter au cadre du primaire, comme le laisserait penser la création de la commission Waysbord-Loing.

Les mesures annoncées doivent être applicables et concrètes d’une part, elles doivent concerner tous les niveaux de l’enseignement d’autre part. Pour ces raisons nous proposons  dix mesures précises qui peuvent, selon nous, favoriser l’enseignement de la Shoah et contribuer à un débat que nous souhaitons large, car l’enjeu est essentiel :


 

 

 

1)      LES JUSTES EN CM2

L’idée de confier la mémoire d’un enfant victime de la Shoah à un enfant de 10 ans ou à une classe de CM2 nous semblant mortifère et inadaptée à cet âge, nous proposons d’inverser l’approche. Nous proposons d’étudier les parcours des enfants cachés, des survivants et des Justes. Ce qui permettrait d’évoquer plus discrètement l’extermination tout en sensibilisant les enfants aux principes qui ont guidé les sauveurs. Une recherche collective pourrait être suggérée, en fonction de la région de l’établissement, sur le profil d’un Juste ou le village de Chambon-sur-Lignon et son organisation.

 

2)      LES CRIMES CONTRE L’HUMANITE

Les programmes de CM2 suggèrent actuellement l’étude de la Shoah en ces termes : « L’extermination des juifs par les nazis : un crime contre l’humanité ». Bien que cette ultime notion nous paraisse elle aussi inadaptée pour un public d’enfants de CM2, bien que le fait de lier la notion de « crime contre l’humanité » à la seule Shoah soit discutable et potentiellement porteur de conflits ou de revendications « mémorielles », nous pensons que l’intention initiale était généreuse. Si la notion de « crime contre l’humanité » devait être conservée en CM2, il faudrait sans doute en profiter pour évoquer d’autres « crimes contre l’humanité » et parler par exemple de l’esclavage des Noirs.

 

3)      LA SHOAH ET L’IUFM

Il faut insister sur la formation des enseignants qui ne sont pas tous des historiens et des spécialistes de cette période. L’évolution des recherches historiques dans ce domaine est très rapide et les publications sont, chaque année, très riches et très diverses. Un effort particulier doit être fait par l’Education Nationale pour cette question délicate. Nous demandons qu’un séminaire soit organisé, chaque année, à partir de 2008, dans tous les IUFM, sur la Shoah et son enseignement. D’autre part, un dossier devrait être fourni à chaque enseignant comportant des textes utilisables en classe et des pistes pédagogiques solides. Pour le niveau CM2 par exemple, des textes sur les Justes seraient présentés, sur le parcours d’un enfant caché et un exposé historique précis sur le sujet serait fourni aux enseignants.

 

4)      COMMEMORATIONS

Les journées consacrées aux commémorations devraient, selon nous, faire l’objet d’une attention particulière. Nous pensons en particulier au 27 janvier (commémoration de la libération d’Auschwitz), au dernier dimanche d’avril (journée du souvenir de la déportation) mais aussi au 10 mai (commémoration de l’esclavage). Curieusement cette année, en 2008, aucun discours officiel au plus haut degré de l’Etat n’a évoqué la libération d’Auschwitz le 27 janvier. Nous le regrettons. Car le devoir de mémoire concerne la mémoire collective officielle et les enfants de 10 ans ne sont pas là pour compenser les oublis politiques ou prendre en charge la mémoire collective… Chaque date retenue ferait l’objet d’une explication en classe et l’Education Nationale pourrait préparer là aussi un dossier (disponible sur Internet par exemple) pour chacun de ces évènements.

 

5)      EDUCATION CIVIQUE ET CRIME CONTRE L’HUMANITE

La pédagogie de la Shoah ne concerne ni exclusivement, ni prioritairement les élèves de CM2.. C’est en effet en collège, au niveau de la 3°, que la Seconde Guerre Mondiale est abordée pour la première fois dans le cadre d’un cours d’histoire. Nous proposons que la notion de « crime contre l’humanité » soit introduite dans les programmes d’Éducation Civique de 3° et qu’elle fasse l’objet d’une étude précise. À cette occasion la notion de génocide pourrait être expliquée et, sans exclure l’évocation d’autres génocides et d’autres « crimes contre l’humanité », les enseignants pourraient mettre en évidence le caractère « unique » de la Shoah.

 

6)      LA MEMOIRE DES ENFANTS DISPARUS

Préparé en amont par le travail historique, prolongé en aval par une réflexion sur le « crime contre l’humanité », le travail sur les victimes (envisagé actuellement en CM2) pourrait alors être dégagé d’une approche purement émotionnelle. Il serait envisageable, dans ce cadre, de proposer un travail de recherche et la constitution d’un dossier sur une victime de la Shoah. Là aussi, les enseignants d’histoire en particulier pourraient proposer cette recherche dans le cadre du cours d’Education Civique. La démarche semble plus adaptée à un adolescent ayant reçu des informations et des connaissances historiques précises sur la Shoah qu’à un enfant de CM2 dont on solliciterait l’identification et la sensibilité.

 

7)      TEMOIGNAGES SUR LA SHOAH

L’approche de la Shoah n’étant pas exclusivement réservée au cours d’histoire, nous suggérons que deux textes de témoignage concernant les camps soient intégrés dans le cadre du cours de français. Le programme de français en 3° impose l’étude du genre autobiographique. L’étude de ces témoignages pourrait s’intégrer à ce programme et proposer une approche complémentaire, le témoignage pouvant être considéré comme une variété du récit autobiographique. Là encore, une formation dispensée à l’IUFM, concernant le genre du témoignage et les exemples disponibles actuellement, serait la bienvenue.

 

8)      CONCOURS

Chaque année un concours est organisé pour les établissements de secondaire : « Le concours national de la résistance et de la déportation ». Il donne l’occasion à des élèves de travailler sur un aspect précis de la question. Nous souhaiterions que la publicité accordée à ce concours soit plus large et que les lauréats soient gratifiés de récompenses motivantes. De plus, un soutien financier pour un apport bibliographique et filmographique conséquent devrait être fourni à tous les établissements qui présentent des élèves et les préparent à ce concours.

 

9)      LA SHOAH AU PROGRAMME DU BAC EN HISTOIRE

L’enseignement au lycée est évidemment concerné par l’étude de la Shoah. Celle-ci est désormais réservée au cours d’histoire de 1ère. La période est souvent étudiée en fin d’année, moment moins favorable à une étude très approfondie pour diverses raisons. Si la Seconde Guerre Mondiale était réintégrée en classe de Terminale, l’étude de cette période serait plus motivante et pourrait être complétée par une approche différente et complémentaire en cours de philosophie.

 

10)   LES PROCESSUS GENOCIDAIRES ET LA PHILOSOPHIE

Les concepts actuels du programme de philosophie permettent aux professeurs d’évoquer la Shoah quand ils parlent de la mémoire ou du mal. Une étude plus précise sur «  les processus génocidaires » serait sans doute intéressante en classe de philosophie. Dans cette hypothèse, on pourrait imaginer l ‘étude de concepts philosophiques et politiques parmi  lesquels les notions de génocide, de crime contre l’humanité, de « banalité du mal », de racisme, d’antisémitisme trouveraient toute leur place et complèteraient utilement le cours d’histoire. Cette approche permettrait d’éviter la « concurrence » victimaire ou la concurrence des mémoires en proposant divers exemples et en dégageant la spécificité de chacun.

 

 

Sam Braun, rescapé d’Auschwitz,  auteur de « Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu » (Albin Michel, 2008) et Stéphane Guinoiseau, professeur agrégé de Lettres Modernes.

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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /2008 17:37

Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs,

 

 

- Alors que les rangs des anciens déportés sont de plus en plus clairsemés,

- Alors que de-ci, de-là se font entendre les voix des négationnistes et autres truqueurs de l’histoire, maquilleurs de la réalité,

- Alors que nous sommes de plus en plus confrontés à la violence élémentaire, à la violence pour la violence et sans aucune autre finalité,

se pose la question de savoir si nous, anciens déportés, nous n’avons pas failli à notre devoir, ce devoir dont nous étions investis après les épreuves que nous avions subies.

Un jour, peut-être, nos enfants nous demanderont des comptes et, par delà même nos tombeaux, nous poseront la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indicible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité et pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà, Mesdames et Messieurs, la question teintée de reproches qu’ils nous poseront, même lorsque nous ne serons plus là si nous n’avons pas œuvré de toutes nos forces pour apprendre aux hommes le « vivre ensemble », ce simple « vivre ensemble » dont la notion même est étrangère à certains ?

Ayant souffert de racisme ou d’antisémitisme, c’est l’acceptation de la différence de l’autre qu’il nous fallait transmettre.

Ayant vu la violence se déchaîner contre nous, nous aurions du être les apôtres du pacifisme, non pas d’un pacifisme aveugle, mais d’un pacifisme clairvoyant qui regarde en face pour mieux les décimer, tous les dangers qui apparaissent à l’horizon de l’histoire,

Ayant été des sous-hommes, des üntermunschen, dans le regard de nos bourreaux il nous fallait apprendre aux hommes le respect que l’on doit à chacun, serait-il notre pire ennemi,

Ayant souffert d’enfermement c’est sans cesse, de la liberté que nous aurions du parler pour qu’elle devienne incontournable,

Ayant été méprisés et haïs par nos tortionnaires il fallait chasser cette haine, insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Ne pas être habité par la haine c’est rester tout simplement des hommes, c’est ne pas abandonner notre place dans la communauté humaine, c’est n’avoir aucun sentiment de vengeance, même envers nos bourreaux, mais c’est aussi réclamer une sentence sans faiblesse pour ceux qui ont commis le mal.

La vie concentrationnaire nous a appris aussi ce qu’aurait du être la solidarité que chaque individu devrait avoir à l’égard de l’autre. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ».

Cette solidarité humaine, indispensable à l’Art de vivre ensemble, ayant tant souffert de son absence, nous devons la transmettre aux autres, avec cette notion fondatrice « qu’on est toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ».

Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.

Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, avec nous, ils ont échoué.

Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, toujours, tous les bourreaux.

Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous, les anciens déportés des bagnes nazis, par notre présence même, nous devons utiliser pour le bien de l’humanité, tout ce que nous avons appris sur les hommes, et surtout montrer que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.

 

Je vous remercie

 

Paris le 25 avril 2008

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /2008 18:30

 

 

En ces jours de Noël symbole de Paix et d’altruisme, où l’Amour devrait être plus fort que la haine, un homme qui se croit humoriste, a pastiché dans une infâme parodie, la mort violente de six millions de victimes ! Six millions de personnes, femmes, enfants et vieillards, qui avaient commis le simple péché de vivre, le simple pêéché d'exister !

 

Oui Monsieur Dieudonné, nouveau leader de l’extrême droite puisque vous n’avez pas réussi à faire autre chose de votre vie, six millions de Juifs assassinés par vos amis nazis, dans ce qui est pour vous un "détail" de l'histoire, dont ma mère, mon père, ma petite sœur et tous ceux que j’ai vu mourir à Auschwitz, du fond des chambres à gaz et des fours crématoires vous regardent atterrés.

La haine du Juif que vous avez viscéralement accrochée au plus profond de vous-même, à défaut de l’être sur un cœur qui ne semble plus battre dans votre poitrine, cette haine que vous déversez sous le prétexte que vous respectez la liberté d’opinion, cette haine vous obscurcit la vue et la raison.

Si Hitler avait gagné la guerre, ce que, peut-être dans votre délire, vous auriez souhaité, que croyez-vous qu’il aurait fait de tous ceux qui, vous ressemblant physiquement, sont assez loin des aryens, aux cheveux blonds et aux yeux bleus ? Les aryens devaient, selon lui, diriger le monde ! Quant à vous, vous auriez rejoint, à Auschwitz ou ailleurs,  comme ceux dont vous niez le martyr, les mêmes chambres à gaz qui les ont fait mourir.

S’il vous reste encore un peu de jugement, si vous oubliez vos provocations qui seules permettent que l’on parle un peu de vous, réfléchissez à ce que disait Franz Fanon à ses élèves africains : « Lorsqu’on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ».

 

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Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /2009 18:13

Je voulais, depuis longtemps, raconter une belle histoire qui m'est arrivée il y a quelques années et qui pourrait être le thème d’une nouvelle littéraire tant elle fut pour moi vivante et émouvante. Vous excuserez mon style qui n’est pas celui d’un nouvelliste !

Sollicité par une association pour venir à Clermont-Ferrand, où je fus arrêté avec mes parents et ma petite soeur, pour faire une conférence sur ma déportation, j'ai eu la chance de rencontrer le petit-fils de la propriétaire de l'immeuble dans lequel nous habitions, rue La Tour d'Auvergne. Cette femme, très liée avec mes parents et qui fut une grande résistante, leur avait proposé de nous cacher, ma petite soeur et moi. Mais mon père, dans son admirable candeur, se sentant profondément français, bien qu’il soit né sous d’autres cieux, était certain que nous ne risquions rien. Il était persuadé que nous ne serions pas arrêtés, puisqu’il avait fait la guerre de 1914 et qu'il fut décoré à ce titre. Il en était tellement convaincu qu’il ne se cachait pas et nous laissait aller à l’école sans aucun problème. Ecoutant peut-être les raisons invoquées par ma mère, il a quand même remis à notre propriétaire un certain nombre d'objets, dont tous ses livres auxquels il tenait tant.

À mon retour d'Allemagne, en 1945, alors qu’avec mon frère j’ai réintégré l'appartement de mes parents, la propriétaire de l’immeuble, femme admirable s’il en fut, nous a rendu bien sûr tout ce que mon père lui avait confié.

Quelques années plus tard, alors que sans laisser d'adresse, j'ai quitté Clermont-Ferrand pour rejoindre Paris pour y mener mes études de médecine, elle retrouve au fond d'un placard une grande poupée ayant appartenu à ma petite soeur Monique. Cette poupée, en celluloïd, comme on les faisait à l'époque, était haute d’au moins 80 cm, et je la revois encore vêtue de sa robe rose tricotée par ma maman.

Que faire de cette poupée, a dû penser cette femme, puisqu'elle ne pouvait pas me la remettre n'ayant pas mon adresse ?

Alors, avec précaution, elle l'a assise sur un fauteuil sur le palier du premier étage de l'immeuble, face à la porte d'entrée de notre ancien appartement, et telle une relique quasiment religieuse, elle l’a laissée des années sur son siège en disant toujours à son petit-fils, qui chaque fois voulait la toucher : « Il ne faut pas toucher à cette poupée, Jean-Pierre, c'est celle de la petite Juive qui est morte en déportation ».

Et tous les ans, avec sa grand-mère, Jean-Pierre lavait la poupée, et tout le temps la grand-mère comme une litanie disait à son petit-fils : « ne touche pas à cette poupée, c'est celle de la petite Juive ».

Devenu jeune adulte, le hasard comme un clin d'oeil, a voulu que Jean-Pierre, avec sa maman, non seulement occupe l'appartement que nous habitions, mais ait eu comme chambre celle qui fut mienne et que je partageais avec mon frère.

Durant des années, en sortant de son appartement, cette poupée lui tendait les bras comme une invite à la serrer contre lui. Et toujours sa grand-mère disait « ne touche pas à cette poupée, Jean-Pierre c'est celle de la petite Juive », et toujours comme un rituel de toilette funèbre, avec sa grand-mère, tous les ans il nettoyait la poupée.

Ses gestes, devenus rituels et les interdits de sa grand’mère perdurèrent au point de devenir pour lui totalement insupportables. Et les années passèrent, l'horloge du temps marquant irrémédiablement les jours qui succèdent aux jours.

Cinq ans environ avant mon arrivée, cette merveilleuse femme qui faisait ainsi revivre ma petite sœur à travers la poupée qu'elle aimait, fait un signe d'adieu à la vie. Et le premier soin de son petit-fils, qui durant des années avait sous les yeux ce jouet qu’il ne pouvait pas toucher autre que dans des rituels de nettoyage, n’eut rien de plus urgent que de jeter cette poupée qui symbolisait pour lui tous les interdits de son enfance.

Quelques années plus tard, me voilà invité à Clermont-Ferrand pour parler justement de ma petite soeur, de mes parents et de ma survie à Auschwitz ! Et un monsieur d'une soixantaine d'années, avec ses bons yeux pleins de larmes, se précipite vers moi et me dit en me serrant contre lui : « Pardonne-moi Sam, il y a quelques années  j’ai jeté la poupée de ta petite soeur !! ». Et tout en m'expliquant ce que je viens de vous raconter il pleurait en s'excusant : « Comprend-moi Sam, j'ai tellement entendu ma grand-mère me dire, en m'interdisant de toucher à cette poupée, que c’était celle de la petite Juive, que je n’avais qu’une hâte, m'en débarrasser au plus vite ! ».

Si la télévision clermontoise conserve ses documents filmés, elle a, dans quelque tiroir, le visage en larmes de Jean-Pierre contant au journaliste l’histoire de « la poupée de la petite Juive ».

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 13 mai 2009 3 13 /05 /2009 15:47

Il y a dans la vie des jours fastes, des jours heureux au cours desquels on se dit, sans aucune espèce de morbidité, que l’on peut mourir en paix. Il y a des jours où, sans être parfaitement satisfait du travail accompli puisqu’il n’est jamais totalement abouti, où l’on voit les graines que nous avons semées prendre racine, de jeunes pousses apparaître, sortir de terre et donner de belles plante qui fleuriront et répandront autour d’elles le parfum du message qu’on a voulu transmettre. Il y a des jours fastes, où tout parait simple.

Depuis plus de vingt cinq ans, avec comme viatique tout ce que j’ai appris là-bas, je vais de collèges en lycées pour éveiller les jeunes à l’importance de l’Autre. Et depuis tout ce temps, comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, une obsession me taraude : à quoi sert tout ce qu’avec de nombreux autres rescapés des camps nazis, nous faisons auprès des jeunes ? Avons-nous réussi, dans notre « travail de mémoire » à faire progresser, ne serait-ce que d’un iota, le « vivre ensemble » auquel nous tenons tant ?

Et puis, Laurie, jeune lycéenne, m’a adressé il y a deux jours le message qu’avec son autorisation je vous communique ci-après :

 

Cher Sam,

« Lundi 11 Mai 2009 »  une date que j’attendais depuis trois semaines avec impatience. Cette journée était déjà à l’origine importante à mes yeux, mais elle l’est devenue encore plus depuis l’annonce de votre venue.  C’est aussi la fin de notre projet scolaire, une finalisation de tout ce travail fait pour la mémoire. Et c’est à partir de ce jour que je deviens à part entière un Passeur de Mémoire. Un rôle important à mes yeux. Le temps passe, mais l’Histoire reste. Et il ne faut pas oublier. Ce n’est finalement pas évident d’être Passeur de Mémoire, car il faut trouver les mots justes pour pouvoir parler de la Shoah. Pour pouvoir parler de choses que nous n’avons pas réellement connues, et savoir faire passer un message précis avec cette mémoire.

Si votre rencontre a été celle  qui m’a le plus touchée, c’est parce qu’à travers vos paroles on comprend alors l’importance d’une vie. L’importance de vivre sa vie, et de ressortir toujours plus fort des épreuves. L’expression qui me revient toujours quand je repense à votre intervention est : « Une leçon de vie ». Il n’y a pas plus impressionnant que d’entendre, de la part d’une personne qui a connu la pire des horreurs, que la vie est belle.

Merci pour tout.

 

J’espère tout de même vous revoir bientôt !

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Sitôt ce message reçu je lui ai adressé la réponse suivante :

 

 

Ma chère Laurie,

 

Ta lettre que j'ai lue avec bonheur, m'a beaucoup ému. Elle m'a ému et surtout rassuré sur l'avenir du "travail de mémoire".

Depuis 25 ans j'interviens dans les écoles et je n'ai de cesse de faire que parmi tous les jeunes que je rencontre, nombreux d'entre eux deviennent des "passeurs de mémoire". Pour raconter non seulement ce que fut l'ignominie des camps nazis, mais aussi et surtout pour communiquer autour d'eux ce que nous avons appris là-bas. Certes nous l’avons payé cher mais nous avons appris ce que plusieurs vies mises bout à bout ne nous auraient pas enseigné. Nous avons appris : l'amour de la liberté, le respect de la différence de l’Autre dans la plus totale tolérance, l’amour de l’humanité dans le respect de la dignité de tous seraient-ils nos plus grands ennemis, la lutte indispensable contre toutes formes de violence, de racisme, contre toute résurgence de l'antisémitisme, en d'autre termes nous avons appris "l'art de vivre ensemble".

La lecture de ta lettre me montre que tu es engagée dans cette voie et j'en suis tout heureux. Merci chère Laurie.

 

Je t'embrasse très fort

 

 

Et le lendemain je reçois le message suivant :

 

Dans deux semaines, avec une amie nous allons passer dans d’autres classes du lycée pour parler de la Shoah. Et à mon tour je vais utiliser ce que vous avez pu me dire pour faire passer le « message ».

A très bientôt, la distance et le temps ne me décourage pas : j’espère toujours.

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Après avoir lu ces messages a-t-on le droit de désespérer de la jeunesse ? Merci Laurie pour le bonheur que tu nous donnes.

 

Et voilà une autre joie : à l’occasion du dernier Concours National de la Résistance et de la Déportation traitant des enfants et des adolescents dans l’univers concentrationnaire, nombreux travaux se sont structurés autour de mes interventions dans les établissements scolaires. J’en remercie bien sincèrement leurs auteurs et leurs professeurs qui les ont souvent aidés dans leurs recherches de documentations.

Je ne peux pas, malheureusement, les citer tous et pense au Lycée R. Follereau de Nevers dont les enfants ont réalisé des cartouches sous la forme de « Je me souviens …. » au Collège Henri Barbusse de Alfortville (dans la région parisienne) dont les élèves ont créé un Blog que vous pouvez visiter à l’adresse suivante : http://cnrd2009barbussegroupe5.over-blog.com/

 

Le « travail de mémoire » qui n’est, somme toute, que l’enseignement de « l’art de vivre », est entre de bonnes mains.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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